Amoureuse de la terre entière !

Répandre l'amour de l'islam

Ils ne font pas la Une des journaux ni des magazines. Ou si peu. Ils ne donnent pas de leçon, ils donnent l’exemple. Fraternité Matin a décidé d’ouvrir ses pages à ces femmes et ces hommes qui redessinent, avec patience, persévérance et intelligence l’Afrique d’aujourd’hui et de demain.

Mariam est une grande amoureuse ! Elle est bien sûr amoureuse d’Ibrahim, son époux depuis près de 40 ans. Elle est amoureuse également de la nature, tant elle aime rêver en regardant les champs et les bois, arpenter les parcs verdoyants ou glacés de sa ville d’adoption, Montréal. Mais Mariam est avant tout, et de manière irrémédiable, amoureuse de toutes les créatures qui peuplent l’univers… de tout ce qui compose cette humanité ; ses hommes, ses femmes, ses animaux, sa nature, qu’elle appelle religieusement, les créatures de Dieu. Cet amour quasi papal, cette profonde tendresse que Mariam, musulmane depuis sa tendre enfance et Hadja depuis la fin des années 1980, ressent envers tout être humain, lui a été inspirée par ses proches qui, eux, l’ont appris des enseignements du Prophète Mouhamed Saw. Enseignements de ses proches, mais aussi de ses fréquentations tout au long de son parcours ; ainsi que de ses lectures, qui l’ont nourrie et l’ont construite, pour faire d’elle, la femme qu’elle est aujourd’hui ; la créature si fière d’appartenir à Dieu. Et c’est un amour de compassion et de fraternité qui unit cette croyante convaincue à «tous ses frères et sœurs du monde». Elle les considère comme «les pierres d’un seul et même édifice, qui se maintiennent les unes les autres…» «Le croyant n’atteindra pas la plénitude de la foi tant qu’il n’aimera pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même.»

Ce hadith résume sans équivoque le sens et la raison de l’existence de Mariam Sy Diawara sur terre. Et sans doute plus tard, dans les deux… D’ailleurs elle a fait un «deal» avec Dieu, celui de le louer, en tout temps et en tout lieu. «Partout où on parlera de Toi, entonne-t-elle, j’irai te louer, que ce soit dans un bois sacré, Un temple, une synagogue, une église….» «Avant, j’avais honte de dire que j’aime les gens, que je souhaite que la vie soit belle pour tout le monde. Et pourtant ! C’est cela ma vie. Et mon bonheur me surprend à chaque fois que je vois moins de souffrance autour de moi. Bien sûr, je ne peux arrêter le malheur, mais Dieu, qu’il est bon pour moi d’apporter du baume au cœur des gens. Riches ou pauvres ! Alors, on peut penser ce qu’on veut de moi à ce sujet, je n’ai plus honte de le dire à voix haute.» Elle poursuit: comment faire pour que l’autre souffre moins ? C’est la question que je me pose à tout instant. Car moi aussi j’ai souffert, en éprouvant des incompréhensions, des drames, des maladies, des deuils… Comment puis-je apporter le bonheur sur terre? Comment faire ma part? C’est ma motivation, mon obsession ; et face à cela, j’ai la chance de rencontrer sans cesse des gens qui m’aident à créer, imaginer, aimer, aider, soulager, espérer. .. Dès lors, je remercie Dieu.

Il n’y a pas de vie facile sur terre, bien que la mienne, je l’avoue, soit sans doute enviée par de nombreuses personnes. J’ai déjà dit à mon mari et à mes enfants que quand je serai morte, qu’ils sachent que j’ai été heureuse sur terre.» Figure importante en Côte d’ivoire, même si elle s’en est éloignée depuis quelques années, son nom résonne notamment dans le monde de la publicité et de l’événementiel africain, français et canadien, comme celui de la persévérance et de l’originalité dans les idées, ainsi que de la réussite accomplie. Mariam Sy Diawara, née Sy Savané, se décrit comme « le fruit de nombreuses feuilles». «J’ai eu la chance d’avoir des parents, des frères et sœurs, des oncles et tantes, des cousins et cousines et aussi des amis formidables. Je suis le fruit de tous, dit-elle. «Chez nous, on était parent avec la terre entière. C’était du reste la philosophie de notre père ; et il l’a transmise à tous ses enfants.» Mariam a grandi dans une famille ou son père était le papa de tout le monde et sa mère la maman de tout le monde. Cependant, dans la «cour», on ne distinguait guère l’enfant de son père de celui de son oncle ou de sa tante. «Chez nous, on ne disait pas qu’on était cousin. Ce terme ne signifiait rien. Car un cousin est un frère dès lors qu’on a grandi avec lui. Notre maison fonctionnait comme un internat. Seulement trois filles et deux garçons étaient issus de mon père et de ma mère.

Mais bien malin celui ou celle qui pouvait deviner l’enfant Cissé, du nom de ma mère, de l’enfant Sy, du nom de mon père ; ou les enfants des amis d’ethnies haoussa, guéré, bété de la famille. Nous étions tous frères et sœurs, d’autant que mon père avait perdu ses propres frères et sœurs très tôt et que tous ses neveux et nièces habitaient avec nous.» C’est sans doute pour cela que les Savané ont bâti une grande famille, compatissante et résiliente. «Je me rappelle que mon père, même lorsqu’il était malade, partageait tout ce qu’il possédait avec les autres… Il me disait que tant qu’il peut aider, il le fait, et que tant que les autres sont heureux, il l’est également. Quand il est mort, j’ai vu ce qu’est un hommage rendu par ses semblables à un homme bon.

Il est pleuré jusqu’à aujourd’hui par d’innombrables personnes, dont très peu sont ses enfants et ses parents. Et je veux être comme lui. Je voudrais lui ressembler. Mon père était très estimé dans sa communauté, et je suis fière de dire que je suis la fille d’EI Hadj Aboubakar Sy Savané» Sy Savané signifie dans l’ethnie toucouleur, « celui qui n’aime pas la honte ». Mariam est issue de cette grande lignée de religieux musulmans, qui voyaient bon et qui ont réussi à inspirer beaucoup de monde par leurs comportements, non par la force ou par la contrainte… Les Sy Savané seraient descendants du prophète Saw.

Une partie d’entre eux s’est installée, voici plusieurs siècles dans le nord de la Côte d’ivoire, pour prêcher la bonne parole. «Un Sy Savané, explique Mariam, n’a pas vocation à amasser des biens matériels, mais plutôt à se comporter correctement à tout instant. Il ne recherche pas la richesse matérielle, mais le savoir. Parce que le savoir est la chose la plus importante qu’il doit transmettre à sa descendance. Et c’est cela qu’il demande à Dieu». Dans le jeu des générations chez les Sy Savané, Mariam fait partie des premières filles à avoir intégrer l’école française ; tout en ayant préalablement fréquenté l’école coranique. «Il est rare de rencontrer, de nos jours un Sy Savané de plus de 60 ans qui n’a pas étudié dans ces deux types d’écoles. C’est sans doute pour cela, et je le reconnais avec modestie, que notre famille fait preuve, à la fois d’amour pour la connaissance, le partage et l’humilité ».Elle est née et a grandi à Adjamé, «le bon coin», comme elle tient à le faire savoir. Elle y accomplit avec brio sa scolarité, à l’école EPP Adjamé-Habitat jusqu’en 1960, puis au CEG Harriste. Elle se retrouve ensuite au lycée technique d’Abidjan, situé jusqu’à présent dans la commune de Cocody. Elle y obtient en 1973, l’équivalent du baccalauréat d’aujourd’hui, qui à cette époque existait sous la forme du BSEC. Mais au grand désarroi de son «grand frère bien aimé »

Moussa Sy Savané, aujourd’hui disparu, elle décide de ne plus poursuivre ses études. La rai- son? «Je voulais aider mon père qui avait de nombreuses charges financières, mais que cela m’ennuyait», confesse-t-elle. Naturellement douée, mais ô combien rebelle et voulant décider seule d’emprunter ses propres chemins, elle fait de la paresse et de la rêverie ses fidèles compagnes. Elle n’aime guère se mettre à la tâche, maltraitant ainsi sa vive intelligence. «Moi, il me faut rêver pour avancer, dit-elle. Je n’aime pas les destins tracés d’avance, les parcours faits d’évidence». Bâtir une carrière ? Très peu pour elle. «J’aime créer moi- même mes propres sentiers, découvrir mes propres ambitions»… Mariam l’idéaliste, Mariam l’altruiste, mais aussi Mariam la rebelle ! Ousmane Sy Savané, son oncle, qui évolue à Radio Côte d’Ivoire, vient d’être nommé Directeur général d’ivoire Média, la toute ‘Ivoire, avec des capitaux de l’État Français et de l’Etat ivoirien. Il n’hésite pourtant pas à demander à la jeune fille, dont il ne peut nier ni la maturité, ni les talents intellectuels; bien qu’elle soit sa nièce, de venir y travailler Elle accepte.

«Au tout début, se souvient-elle, remuant le panier de ses souvenirs, j’étais la seule Noire. Et les clients n’avaient pas l’habitude de voir des Noirs  à ces postes-là. De plus, être sa nièce n’a pas empêché mon oncle d’être plus dur avec moi qu’avec les autres. C’est lui faire un mauvais procès que de penser qu’il est un homme de clan. Il a formé tant d’ivoiriens et d’Africains dans ce domaine! Je tiens donc à le louer pour avoir su accompagner une rebelle comme moi !» Elle débute au service des «petites annonces», affine sa formation technique auprès des agents de l’imprimerie du quotidien Fraternité matin, journal créé également par l’État ivoirien. Puis elle «goûte» à tous les postes. «Fraternité Matin m’a vue grandir dans le métier. C’est dans cette entreprise que j’ai affûté mes armes ; car on apprenait tout à Fraternité Matin.» Elle deviendra ainsi la toute première Ivoirienne à évoluer dans «le milieu de la pub» et à atteindre un aussi haut niveau de responsabilités. “ Et je veux rendre hommage à mon mari, Ibrahim, et lui témoigner tout mon amour et toute ma reconnaissance pour m’avoir accompagnée tout le long de mon parcours professionnel. Encore aujourd’hui, il m’encourage dans tous mes projets, me laisse m’essayer à la réalisation de tous mes rêves, voire de toutes mes folies ! Sans compter qu’il me fait dormir dans une belle demeure. C’est un mari exceptionnel, plein de bon cœur», conclut- elle. Pourtant, Mariam aurait pu ne jamais se marier. En effet, elle est l’une des filles de sa génération au sein de sa famille à s’être engagée assez tard.

Peu avant ses 30 ans. Sa mère ne l’entendait pas de cette oreille, quand son père, lui, n’y voyait aucune urgence. «Le jour où je me suis mariée, mon père n’a eu que deux exigences en mon endroit. Il m’a dit : «ne quittes pas ton job et ne perds pas ton nom.» Mon époux l’a accepté. «C’est la raison pour laquelle je m’appelle Mariam Sy Diawara, et non pas simplement Mariam Diawara». À partir de 1990, après avoir gravi les échelons d’ivoire Média et s’être installée dans le fauteuil de Directeur Général Adjoint, des tensions et des in- compréhensions au sein de l’entreprise, ainsi qu’avec les autorités gouvernementales du moment, l’obligent à présenter sa démission. Mariam Sy Diawara s’installe à son propre compte, regrettant de n’avoir pu faire d’ivoire Média, «le Havas d’Afrique» tel qu’elle le rêvait. Son succès à la tête de la société «Univers Corn», qu’elle crée, coïncide avec le déclin progressif, puis la disparition d’ivoire Média. Elle touche à son rêve. Et fait de sa société «un petit Havas africain».

Dans les années 2000, Mariam attristée, malheureuse et mélancolique suite aux soubre sauts répétés que connaît la Côte d’ivoire, décide de s’en éloigner. Premier séjour pro- longé à Montréal. En 2002, elle est de retour à Abidjan. C’est une catastrophe pour elle. «J’étais désespérée de voir le chemin que prenait mon pays, et très honnêtement, je ne voulais pas être partie prenante. Les uns ne s’entendaient plus avec les autres. Les autres en voulaient aux uns. Pour moi, c’était douloureux de vivre cela, car je ne pensais pas avoir d’ennemis. Puis, il y a eu la destruction en 2004 de toutes mes entreprises, qui symbolisaient pourtant à mon humble avis toutes les diversités que compte mon pays. J’ai décidé de partir.» Elle raconte que lorsqu’elle devait aller en France durant sa jeunesse, son père lui avait dit avant son départ : «Saches ma fille que dans le pays où tu te rends, tous les hommes qui ont à peu près mon âge sont tes papas, toutes les femmes qui ont à peu près l’âge de ta mère sont tes mamans. Quelles que soient leur origine et leur race» Elle a grandi avec cette idée.

«Je n’ai pas été élevée dans le sectarisme ni dans l’oppression» dit-elle. Après réflexions, et toujours aussi idéaliste et créative, elle s’installe à Montréal, et prend le pari de transporter l’Afrique au Québec. Elle se met à porter l’Afrique. En ne s’habillant plus qu’à l’africaine. Depuis les boubous jusqu’aux tenues en pagne wax. «C’est pour moi, une formidable manière de transmettre l’Afrique dans cette partie du monde». Petit à petit, année après année, elle crée un lien entre cette Afrique et cette Amérique. Elle crée d’abord la société «Passerelles Afrique-Canada», pour des échanges et pour mettre en contact les Africains et les Canadiens. Lesquels, dans leur ensemble, connaissent assez mal le continent africain en ces temps-là. Puis en 2008, elle achète, avec l’aide de son époux, un espace  qu’elle baptise «Maison de l’Afrique-Montréal», un lieu où se retrouvent désormais les amoureux de l’Afrique, Canadiens et Africains d’origine ou d’ascendance, résidents ou de passage au Canada. Cette Mai- son devient, chemin faisant, un passage incontournable pour les plus hautes personnalités africaines en visite à Montréal. Au point que, Mariam Sy Diawara décide d’acquérir un autre espace, cette fois à New-York, aux Etats-Unis. L’ouverture de

«Maison d’Afrique, New-York » est prévue dans quelques mois. Ainsi, Mariam Sy Diawara a su se créer une autre vie, un autre destin. En construisant pierre après pierre, un pont de partage et d’échanges entre l’Afrique et l’Amérique. «De plus en plus d’Africains se rendent au Canada et aux Etats-Unis, et grâce à Maison de l’Afrique Montréal et Maison de I’ Afrique New-York, ils arrivent à ne pas perdre leur africanité et à ne pas céder au dépaysement», dit-elle, ravie. Montréal est devenu son havre de paix et de recueillement. «J’y réfléchis mieux», admet-elle. Mais Mariam a encore une multitude de projets, qu’elle juge utiles de réaliser, notamment dans le domaine du mentorat.

Des projets qui apporteront de la joie et rejaillira positivement sur les gens, en particulier les jeunes… «Je souhaite rassembler un bon nombre de nos retraités, qu’ils soient banquiers, journalistes, diplomates, agriculteurs, enseignants, boulangers, instituteurs, et que sais-je encore, afin de créer avec eux une école du mentorat pour accompagner ceux qui nous suivent, nos enfants et nos petits-enfants d’aujourd’hui, à entrer dans la vie active, avec plus de sérénité.» Elle aimerait aller beaucoup plus vite cette fois-ci. Car, comme elle dit, «si on accepte de venir sur terre, il faut aussi accepter d’en partir. Et je ne sais pas quand ce moment viendra. Je continue donc de demander au bon Dieu de permettre que je puisse réaliser mes autres rêves». Ce n’est donc pas encore gagné pour Mariam Sy Diawara. Amoureuse et insatiable!


DOMINIQUE MOBIOH ÉZOUA

Fraternité matin du samedi 10 et Dimanche 11 Mars 2018