CHEICK BOIKARY FOFANA:Une vie pour une Côte d’Ivoire riche de sa diversité

Le dimanche 17 mai 2020, comme recevant un couperet, les musulmans et les Ivoiriens ont appris le rappel à Dieu de Cheick Boikary FOFANA (CBF), guide spirituel des musulmans de Côte d’Ivoire. Les biographies sur l’homme ne foisonnent pas. Pourtant, son parcours et l’idéal de son combat méritent d’être mieux connus pour servir d’aiguillon à toute la CI. Car, il est temps que celle-ci fasse le saut qualitatif vers son véritable développement socio-économique et construise un environnement aseptisé de toute volonté de recours à la violence dans l’espace public. Le CBF est né en 1943 à Adjamé de parents originaires du nord-ouest de la CI. Comme on le dirait de façon prosaïque en CI, un « dioula » fier d’être un « enfant d’Adjamé ». Le prototype de citoyen issu de la vision des pères fondateurs de la CI, qui ont conçu une CI hospitalière et forte de son brassage. Dont le rejet par une classe politique l’a conduite de son fleuve tranquille à un marigot trouble et ensanglanté.

Par ailleurs, le parcours du CBF alors jeune, lui donne l’opportunité de bénéficier d’une formation sociale, intellectuelle et politique plongée à la fois dans la tradition, les valeurs occidentales et orientales. D’où, son esprit d’ouverture, loin de tout, ethnocentrisme et ethno-nationalisme. D’où, son engagement à lutter à tout prix pour l’avènement d’une société ivoirienne inclusive et forte de ses diversités socio-culturelles et religieuses. D’abord, au sein de la communauté musulmane en Côte d’Ivoire, alors composée de populations cloisonnées par des considérations ethniques, doctrinales, générationnelles, identitaires et raciales dans le milieu des années 1970 ; au moment où le CBF retourne au pays après neuf ans d’études en Egypte. Cet idéal d’unification crée alors l’énergie vitale qui l’engage dans un activisme forcené. Après plusieurs tentatives auprès de plusieurs groupes religieux, c’est finalement auprès des intellectuels musulmans que son discours va trouver l’écho favorable.

Visionnaire, il mise sur le futur plutôt que sur des résultats immédiats. Tout en se formant lui-même à travers une intense activité de lecture, il met en place une dynamique de conduite pour le changement. Cela, en formant des groupes de discussions, plus tard des associations, approfondissant la connaissance de l’islam tout en mettant les défis de l’islam en perspective avec ceux de la modernité. Ce qui séduit le public cible et progressivement l’ensemble des musulmans. Ce discours réformiste tenu par le CBF et ses collaborateurs gagne alors en visibilité à travers plusieurs canaux, notamment avec le lancement de l’émission religieuse « Allahou Akbar » sur la télévision nationale. Les cloisons se fissurent et le CBF réussit à fédérer les musulmans en Côte d’Ivoire, audelà de leurs sphères originelles de référence. Il est désormais question de, communauté musulmane.

A ce propos, l’universitaire française Marie Miran-Guyon, la spécialiste de l’islam ivoirien affirme : « ses qualités centripètes et sa résonnance sociale tiennent en partie à ce qu’il cristallise à lui-seul toutes les mutations de l’autorité islamique en faisant voler en éclat les oppositions entre tradition et modernité. » Deuxièmement, ces résultats de CBF lui confèrent une légitimité de fait dans l’espace public. Il est invité à des forums sur le dialogue interreligieux et anime de plus en plus de débats et conférences à travers la CI et dans la sous-région. Fort de cela, toujours animé de son idéal d’une société unie et riche de sa pluralité, le CBF s’invite sur le terrain du débat citoyen. Prônant une CI laïque et égalitaire, ses positions ont souvent été perçues comme de l’activisme politique qui lui ont valu des ennuis. Son discours d’un franc parler devant feu le général GUEI Robert, reste encore dans les mémoires.

En 2002, il a dû rester en exil aux USA du fait de la menace des escadrons de la mort. C’est au cours de cet exil qu’il sera choisi par ses pairs imams pour être le guide spirituel de la communauté musulmane en CI. En outre, fidèle à son idéal, pendant la crise postélectorale de 2010-2011 et face au piège de la stratégie du chaos qui se traduisait par l’assassinat systématique des imams, l’appel du CBF aux musulmans à la retenue, sauve la CI d’un embrasement programmé. Pour lui, la CI doit éviter toute guerre de religions et préserver la coexistence pacifique qui constitue sa force. Cet idéal l’engagera avec force dans le processus de réconciliation en CI, en invitant chaque fois les populations à apprendre à vivre ensemble dans le partage, la solidarité et le respect mutuel. Au total, le CBF a engagé sa vie pour qu’advienne une CI unie et riche de ses diversités. Nurudine OYEWOLE Expert-consultant en communication onurudine16@gmail.com