EL HADJ TRAORÉ MADOU, L’HOMME DE L’OMBRE AU SERVICE DE L’ISLAM ET DES HOMMES

« Jusqu’à la dernière minute, Madou ne pensait qu’aux autres et à la communauté, toute la communauté. »

El Hadj Traoré Madou n’est plus : hommage à l’homme de l’ombre qui a servi l’Islam sans jamais chercher la lumière. Discret, disponible, infatigable : c’est ainsi que ses proches décrivent El Hadj Traoré Madou, cheville ouvrière de la Communauté musulmane de la Riviera depuis 1982, terrassé le lundi 14 septembre 2026 par une crise cardiaque sur son lieu de travail, à quelques mois de sa retraite. De la micro-composition du journal Allahou Akbar à la construction d’une maternité dans son village natal, en passant par son engagement inlassable pour la mosquée de Sassako-Begnini où il a été inhumé, retour sur le parcours d’un homme resté fidèle, jusqu’à ses derniers messages, à une seule préoccupation : servir les autres.


Nous nous sommes connus dans les années 1987. Je venais tout juste de rentrer d’Arabie saoudite, après mes études en géologie pétrolière à l’Université du Roi-Malik-Abdoul-Aziz. À peine arrivé, j’ai repris mes activités de militant de la cause musulmane. C’est dans ce cadre que j’ai rencontré Madou.

À cette époque, il travaillait à l’ancienne « petite mosquée de la Riviera », dont son grand frère avait contribué à la réalisation avec son ami Kané. La Communauté musulmane de la Riviera (CMR) y avait établi son siège, avec un secrétariat animé notamment par Madou Traoré.

Il avait, entre autres responsabilités, la charge de saisir les articles du journal Allahou Akbar, une publication qui passionnait toute la CMR, notamment Thiam Mokodou, Touré Vassiriki, Camara Mohamed, Touré Yacouba et, tout particulièrement, feu Touré Moussa.

Madou était un jeune homme calme, respectueux, travailleur et avide d’apprendre. Il possédait surtout une grande curiosité intellectuelle.

À cette époque, les ordinateurs Macintosh venaient à peine de faire leur apparition en Côte d’Ivoire. Pour la micro-composition des articles, une question se posait : fallait-il choisir le Mac ou le système Microsoft ? Deux écoles s’affrontaient alors d’un côté Koné Drissa, ingénieur IBM, de l’autre le professeur Konaté Lamine, professeur de mathématiques.

Image illustrant l’enterrement du défunt El hadj Traoré Madou à Jacqueville.

Au cours d’une discussion particulièrement animée sur cette question, Madou me souffla à l’oreille de reporter la réunion à la semaine suivante. Après le départ de Koné Drissa et du professeur Konaté Lamine, nous avons commencé, Madou et moi, à nous documenter sur les ordinateurs Mac et les systèmes Microsoft. Notre conclusion fut la suivante : pour la bureautique, nous allions continuer avec le système Microsoft, que maîtrisait Koné Drissa ; mais pour la micro-composition, nous allions acquérir des Mac, que maîtrisait parfaitement le professeur Konaté Lamine.

Cette anecdote résume assez bien la personnalité de Madou : intelligent, curieux et toujours désireux de comprendre avant de décider.

Quelques années plus tard, Koné Drissa lui trouva un emploi à IBM, devenue par la suite ICBM, où Madou devait prendre sa retraite le 31 décembre 2026. Hélas, le destin en a décidé autrement : il a été victime d’une crise fatale dans les bureaux d’ICBM.

Malgré ses responsabilités professionnelles à ICBM, Madou est toujours resté profondément attaché à la communauté musulmane de la Riviera. Pour moi, il n’était plus seulement mon collaborateur ni mon petit frère : il était devenu mon ami. Notre relation était devenue si forte qu’il donna mon nom à son garçon.

Chaque fête de Tabaski, Madou venait très tôt chez moi pour laver mes moutons et s’en occuper entièrement après la prière. Même après son mariage et la naissance de ses enfants, il continuait à me fréquenter avec la même affection et la même disponibilité. Nous nous disions tout.

Un jour, Madou me confia une préoccupation qui lui tenait particulièrement à cœur. Dans son village maternel, Kotoula, dans le département d’Odienné, il n’existait pas de maternité. Des femmes étaient ainsi contraintes d’accoucher difficilement, parfois en cours de route vers une structure sanitaire. Deux ans plus tard, avec l’aide de Dieu, une maternité fut construite. En reconnaissance de cette œuvre, ses parents du village acceptèrent qu’elle porte le nom de sa défunte épouse. Ce geste illustre, une fois encore, la générosité et l’engagement de Madou au service des autres.

Madou a connu, dès son jeune âge, de douloureuses épreuves. Il a perdu son grand frère bien-aimé, l’Imam Samia Traoré. Il a ensuite été frappé par la disparition de son épouse, puis par celle de son garçon.

Madou et son épouse étaient de véritables complices. Chaque matin, elle l’accompagnait à la gare des woro-woro et l’attendait chaque soir. Ces épreuves ont profondément ébranlé Madou. Pourtant, il ne s’est jamais laissé vaincre par le sort. Jamais. Il est toujours resté debout, toujours disponible et toujours prêt à servir la communauté.

Aujourd’hui, chacun se demande : comment allons-nous désormais recevoir le calendrier lunaire à l’apparition de chaque nouveau mois ? Qui remplacera Madou à la mosquée de Sassako-Begnini, dans le département de Jacqueville ?

J’ai encore en mémoire ses derniers messages.

Le 20 août 2026, à 21h43, il m’écrivait :
> « Mon DG, je vous souhaite une excellente nuit de vendredi. Vous êtes mon soutien pour la rénovation de la mosquée de Sassako-Begnini, inch’Allah. Votre implication auprès de votre généreuse structure, le CHAMCI, ne souffre pas de doute, inch’Allah. Nous comptons sur vous pour la validation de notre doléance auprès du CHAMCI, inch’Allah. Mon DG, à vous mon salam. »

Le jeudi 3 septembre 2026, à 15h47, il revenait à la charge :
« Mon DG, Assalamou aleikoum wa rahmatoullahi wa barakatouh. Toujours, nous comptons sur votre implication personnelle pour une suite favorable à notre doléance, inch’Allah. Bonne réception, mon DG. »

Puis, le mercredi 9 septembre 2026, à 10h36 :
> « Je me porte mieux, inch’Allah. Toujours, nous comptons sur votre soutien pour la mosquée. Excellente journée, mon DG. »

Ces messages prennent aujourd’hui une dimension particulière. Jusqu’à ses derniers jours, Madou ne pensait pas à lui-même. Il pensait aux autres, à la mosquée, à l’éducation et à la communauté tout entière.

Jusqu’au bout, il s’est battu pour que le Club des Hommes d’Affaires Musulmans en Côte d’Ivoire (CHAMCI) puisse implanter son projet de lycée d’excellence pour jeunes filles avec internat, sur la plantation familiale de Sassako-Begnini.

Cette terre est chargée d’histoire. C’est en 1932 que le patriarche de la famille, Traoré Maté de Kotoula, y est arrivé avec une forte délégation technique. Une visite de la plantation fut organisée et il fut finalement décidé que le lycée serait implanté précisément à l’endroit où était établie la famille Traoré.

Pour Madou, ce projet représentait bien plus qu’une simple infrastructure : il portait une histoire familiale, une présence et une transmission. Madou était, à sa manière, un symbole de sa famille et de l’Islam. Il ne souhaitait pas voir disparaître la présence de cette famille à Sassako-Begnini. La présence, la persévérance et l’engagement d’une famille venue du Nord et profondément enracinée dans le Sud de la Côte d’Ivoire constituaient, à ses yeux, un véritable symbole du vivre-ensemble dans notre pays.

La première mosquée du littoral alladjan a été construite par sa famille à Sassako-Begnini. Et là encore, Madou s’est battu  sur tous les fronts : pour la communauté, pour l’éducation, pour les mosquées, pour son village et pour la transmission de l’héritage familial.

L’un des derniers combats qu’il n’aura malheureusement pas pu mener à son terme concernait un litige foncier relatif à un terrain appartenant à son grand frère, l’Imam Traoré Salia. Ce terrain, situé au Plateau Dokui, est actuellement occupé par la mairie de Cocody et un particulier. C’était encore l’un des sujets dont Madou me parlait à chacune de nos rencontres.

Madou, mon cher ami… Toi qui m’appelais encore « mon cher DG », comment imaginer aujourd’hui que je n’entendrai plus ces mots ?

Tu as consacré ton temps, ton énergie et tes forces au service des autres. Tu as servi l’Islam. Tu as servi ta famille. Tu as servi ton village. Tu as servi la communauté. Tu as servi les hommes. Et jusqu’à ta dernière minute, tu es resté fidèle à cet engagement.

Merci pour tout, Madou. Qu’Allah, le Tout-Puissant, te couvre de Sa miséricorde, pardonne tes fautes, accepte tes œuvres et t’accorde la plus haute place dans Son Paradis. Qu’Allah t’accueille dans Son Firdaws.

Repose en paix, El Hadj Traoré Madou. Ton œuvre restera. Ton souvenir demeurera. Et ton engagement au service de l’Islam et des hommes continuera de parler pour toi.

Madou a été enterré cet après-midi à Sassako-Begnini, dans la commune de Jacqueville, en présence d’une foule nombreuse venue lui rendre hommage. Que d’émotion aujourd’hui dans ce village alladjan découvert par son grand-père en 1933. Les dernières prières ont été dites dans la première mosquée du littoral lagunaire, construite par sa famille. Qu’Allah le Tout-Puissant l’accompagne dans Son Paradis Firdaws.

Témoignage de l’imam Diakité Ladji

Aux côtés de notre vaillant frère Doukouré, à la cellule informatique et au secrétariat de la CMR, il était, sans bruit et avec une pieuse discrétion, de toutes les actions initiées par nos illustres aînés, savamment et sagement conduits par le vénérable Thiam Mokodou :

– tous les travaux informatiques, de jour comme de nuit, à des heures indues ;
– les préparatifs des réunions ;
– la préparation du magazine puis du journal Allahou Akbar ;
– la préparation du Sifram, du Cimef, du Hadj, du Ramadan, du Méga Qadr, des conférences internationales, des cours de vacances à Bonoumin, ainsi que des dix grands chantiers (CNI, COSIM, Université…) de la communauté à l’échelle nationale et au-delà ;
– la rédaction des courriers et dossiers (mosquées, banques, cas particuliers de communication, sermons, voyages, autres projets) ;
– le calendrier islamique mensuel de la CMR, devenu par la suite le calendrier mensuel du COSIM.

Alhamdoulilah, Madou, du secrétariat de la CMR, n’a jamais rechigné devant les tâches depuis 1982. Pur produit de la CMR, son transfert professionnel à IBM puis à ICBM n’a rien changé à sa disponibilité à chaque sollicitation. Que l’on s’en souvienne, in shâ Allah.

Nous remercions la communauté musulmane, la mosquée de la Riviera et l’ensemble de la communauté musulmane ivoirienne. Depuis l’annonce du décès de notre frère jusqu’à aujourd’hui, la famille n’a cessé d’être entourée par la communauté. En venant ici, nous avons pu mesurer la mobilisation et les traces laissées par notre frère jusqu’à Jacqueville. Notre reconnaissance va au-delà même de la Côte d’Ivoire : des messages nous sont parvenus de contrées lointaines, notamment du Gabon et des États-Unis, où il avait su tisser des liens durables avec les premiers élèves de notre grand-frère et sceller ainsi une relation entre ces disciples et notre famille.

Nous remercions le comité de gestion des mosquées d’Égypte et du Maroc, qui nous ont soutenus jusqu’à aujourd’hui. Nous remercions également la communauté de Jacqueville et son imam, qui a travaillé en étroite collaboration avec mes deux jeunes frères, Moumarou et Farouk. L’accueil et l’intégration dont nous avons bénéficié à Jacqueville nous ont laissés dans une émotion indescriptible. Nous remercions le chef du village de Sassako pour avoir accueilli la communauté musulmane, les deux communautés s’étant fondues l’une dans l’autre au point qu’aujourd’hui, à Sassako, un enfant musulman se réclame naturellement de la communauté alladjan. Les frères Farouk font d’ailleurs partie de la notabilité alladjan et y sont pleinement enracinés.

Nous remercions également la CMR, la FONSI et l’ICBM, qui nous ont soutenus depuis le décès jusqu’à ce jour. Un geste nous a particulièrement marqués : le jour de l’enterrement, le DG Karim Sylla, l’un des responsables d’ICBM, a tenu à recueillir lui-même la pelle pour déposer quelques poignées de sable sur la tombe de son collaborateur,  signe que Madou fut, dans son travail, un collègue d’une grande franchise et d’une grande loyauté.

Nous réitérons nos remerciements à tous les imams, à la communauté musulmane, et à tous ceux qui ont fait des dons ou manifesté l’intention de nous accompagner. Malgré la douleur qui nous occupe, votre soutien nous a permis de la supporter. Que chacun soit rétribué au-delà de ses espérances, et que la communauté musulmane demeure fidèle à ce qu’elle aspire à être. Que Dieu nous garde, aussi longtemps que possible, dans la foi et dans la sécurité.

Au nom de la famille, le patriarche Traoré adresse également ses remerciements ; la famille a fait un don de 100 000 francs CFA aux femmes de la Riviera et de 50 000 francs CFA aux femmes de Sassako.

Ô Allah, embellis-nous par l’honneur du Coran, pardonne-nous nos manquements, et accorde-nous, ainsi qu’à notre frère, une place au Paradis Firdaws.

Je voudrais rendre un témoignage sur notre frère, avec qui j’ai grandi, au village comme ailleurs. Nous avons perdu un grand homme, un homme de sagesse, un homme de foi. Dans la vie, quand Dieu t’a tout donné mais ne t’a pas donné la maîtrise de soi, tu n’as rien gagné. Cet homme avait la maîtrise de soi. Quand il y avait un problème, il le prenait à bras-le-corps ; il rassemblait la jeunesse ; quand une tension surgissait entre les aînés et les cadets, il se plaçait au milieu et arrangeait les choses.

Hier soir, j’ai été très ému en recevant un appel m’annonçant la nouvelle. On m’a dit : « Madou n’est plus. » Beaucoup se demandent désormais qui pourra reprendre le rôle qu’il occupait dans la communauté, car s’il existe bien des personnes de bonne volonté, remplacer un homme comme Madou n’est pas chose aisée.

C’est un appel que je lance à toute la jeunesse : prions pour Madou, prions pour notre communauté, afin que quelqu’un puisse reprendre le flambeau qu’il a laissé. La place qu’il occupait ne sera pas facile à combler. Que nous restions unis, que nous parlions le même langage que celui qu’il nous a transmis.

 

Ibn Ghazali

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