De l’hôpital à l’officine, de la solidarité professionnelle à la répartition puis à l’industrie, le Dr Ibrahima Diawara a consacré sa vie à renforcer la place du pharmacien et la capacité de la Côte d’Ivoire à maîtriser son approvisionnement en médicaments.
Une vocation tournée vers le service
Né le 3 décembre 1949 à Daloa, Ibrahima Diawara y effectue une partie de sa scolarité avant de poursuivre sa formation au Lycée moderne et classique de Bingerville. Titulaire du baccalauréat série D en 1971, il obtient une bourse d’État et part étudier la pharmacie en France, à Caen puis à Montpellier. Il est diplômé en 1976.
De retour en Côte d’Ivoire, il commence sa carrière au service public. De 1977 à 1979, il exerce comme pharmacien chef de l’hôpital d’Abengourou. Il y acquiert une connaissance directe des besoins des patients, des responsabilités du pharmacien hospitalier et des contraintes qui pèsent sur l’approvisionnement en produits de santé.
En 1979, il rejoint Odienné et prend la tête de la Pharmacie des Frontières. Jusqu’en 1988, il contribue à rapprocher le médicament des populations du Denguélé et du Folon, dans un contexte où les distances et les difficultés logistiques rendent chaque approvisionnement exigeant.
Il s’installe ensuite à Abidjan et reprend, en 1988, la Pharmacie du Lycée Technique à Cocody. L’officine devient une référence et reste, pendant plusieurs décennies, étroitement associée à son nom. Le Dr Diawara y incarne une pratique fondée sur la disponibilité, la rigueur, le conseil et la responsabilité.
Organiser la solidarité entre pharmaciens
Son engagement dépasse rapidement le cadre de l’officine. Convaincu que les pharmaciens doivent unir leurs ressources pour améliorer leurs conditions d’exercice et peser dans la chaîne du médicament, il participe aux initiatives professionnelles, mutualistes et coopératives de la corporation.
Il s’investit notamment dans la dynamique de la Coopérative des pharmaciens de Côte d’Ivoire, la COPHARM, et de la COPHARM Mutuelle. Ces structures constituent des outils de solidarité et d’entraide financière au service des pharmaciens officinaux, assistants et fonctionnaires. Elles permettent de mobiliser l’épargne professionnelle et de soutenir des projets collectifs.
Cette culture de l’action commune se prolonge avec COPHARM Invest, instrument destiné à développer des activités économiques au profit des pharmaciens et à porter des participations dans des entreprises du secteur. Elle contribue aussi à l’investissement collectif dans la production pharmaceutique locale.
Le fil conducteur de cette action est clair : donner au pharmacien une place dans toutes les étapes qui conduisent le médicament jusqu’au patient.
« Pour lui, le pharmacien devait être présent à l’officine, dans la répartition, dans l’investissement et dans la production. »
De l’officine à la répartition
En 2000, Ibrahima Diawara devient président du conseil d’administration de COPHARMED, la Compagnie pharmaceutique et médicale. Il participe ainsi à la gouvernance d’un acteur majeur de la répartition pharmaceutique en Côte d’Ivoire.
Cette responsabilité traduit sa volonté de rapprocher l’officine et la distribution. La disponibilité des médicaments dépend en effet d’une organisation fiable, capable de desservir les pharmacies sur le territoire et de préserver la qualité des produits jusqu’à leur dispensation.
Son rôle au sein des faîtières professionnelles s’illustre également par son engagement auprès de la Chambre syndicale de la répartition pharmaceutique. En 2019, il représente cette organisation lors de la signature des conventions relatives à l’approvisionnement et à la distribution des produits de santé dans le cadre de la Couverture maladie universelle.
La Nouvelle Pharmacie de la Santé Publique, le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens et l’Union nationale des pharmaciens privés de Côte d’Ivoire prennent part à cette démarche. Le Dr Diawara contribue ainsi au dialogue entre les acteurs publics, les pharmaciens d’officine et les grossistes répartiteurs autour d’un objectif commun : rendre les médicaments essentiels disponibles sur l’ensemble du territoire.
Le tournant industriel de CIPHARM
Une nouvelle étape s’ouvre avec CIPHARM. Nommé administrateur de la société en 2005, il en prend la direction en octobre 2006. L’entreprise, créée bien avant son arrivée, entre alors dans une phase décisive de son histoire. Son capital devient entièrement ivoirien, avec la participation de pharmaciens privés et de grossistes répartiteurs.
À sa tête, Ibrahima Diawara défend une conviction qui guidera désormais son action : la production locale de médicaments est une nécessité de santé publique et un élément essentiel de la souveraineté sanitaire.
Sous son impulsion, CIPHARM modernise ses infrastructures, améliore ses zones de production, isole la zone consacrée aux bêta lactamines, renforce son laboratoire de contrôle et investit dans de nouveaux équipements de fabrication, de stockage et de sécurité.
Le projet le plus ambitieux porte sur un investissement de 7,5 milliards de francs CFA dans une unité de produits injectables. L’objectif est de fabriquer localement des produits indispensables aux établissements de santé : solutions glucosées, sérum salé, solution de Ringer, métronidazole, paracétamol injectable, électrolytes et produits d’hémodialyse.
Le Dr Diawara défend également la fabrication de médicaments essentiels à prix accessibles, distribués dans le circuit pharmaceutique officiel. Cette approche doit améliorer la traçabilité, garantir la qualité et contribuer à la lutte contre les médicaments falsifiés.
Une ambition régionale et africaine
CIPHARM développe progressivement ses activités au-delà de la Côte d’Ivoire. Ses produits sont présents dans seize pays et l’exportation représente une part importante de son chiffre d’affaires. L’entreprise s’appuie sur les circuits régionaux de distribution pour porter les médicaments fabriqués à Abidjan vers plusieurs marchés africains.
En mars 2017, la visite de Michel Sidibé, alors directeur exécutif de l’ONUSIDA, permet au Dr Diawara de présenter l’ambition de CIPHARM de produire localement des médicaments antirétroviraux. Cette démarche inscrit l’entreprise dans l’effort régional visant à rendre disponibles en Afrique des traitements de qualité, sûrs et accessibles.
À travers CIPHARM, il prend également part à l’Association des producteurs pharmaceutiques de Côte d’Ivoire, l’APPCI. Cette faîtière rassemble les fabricants locaux afin de promouvoir la qualité, défendre la production nationale et lutter contre les produits falsifiés. Il entretient aussi le dialogue avec la Fédération nationale des industries et services de Côte d’Ivoire pour porter auprès des pouvoirs publics les besoins spécifiques de l’industrie pharmaceutique.
Un engagement humain et social
Malgré l’ampleur de ses responsabilités, Ibrahima Diawara reste profondément attaché à ses origines et à la transmission. Dans le Folon, son action sociale se traduit par la construction d’une école confessionnelle et d’une mosquée à Sokoro, un soutien au lycée de Minignan, le financement de colonies de vacances et l’accompagnement de plusieurs personnes pour le pèlerinage à La Mecque.
Il agit avec discrétion, loin des projecteurs. Cette même conception du service se retrouve dans son engagement comme membre du Conseil des sages du Club des hommes d’affaires musulmans en Côte d’Ivoire, le CHAMCI, où il met son expérience au service du dialogue, de la solidarité et de la communauté.
La Nation ivoirienne reconnaît son parcours en l’élevant, en janvier 2013, au grade d’Officier de l’Ordre national de Côte d’Ivoire.
L’héritage d’un bâtisseur
Décédé le 21 décembre 2025, le Dr Ibrahima Diawara laisse à la profession pharmaceutique un héritage qui dépasse les entreprises et les fonctions qu’il a dirigées. Son parcours relie des univers souvent considérés séparément : le soin hospitalier, la dispensation en officine, la mutualisation des moyens, la répartition et la fabrication industrielle.
Il aura consacré sa carrière à faire du pharmacien un acteur complet de la santé et de l’économie du médicament. Il aura également défendu l’idée que la Côte d’Ivoire et l’Afrique doivent produire davantage les médicaments dont leurs populations ont besoin.
La profession perd un confrère respecté, un dirigeant exigeant et un homme de solidarité. Elle conserve son exemple : celui d’un bâtisseur qui a uni les pharmaciens, développé des outils collectifs et investi dans les capacités nationales de production.
Son œuvre continuera d’inspirer celles et ceux qui travaillent à une pharmacie ivoirienne plus forte, plus solidaire et toujours plus proche des besoins des patients.
Ibn Ghazali
