Tariq Ramadan et les Musulmans : Devoir De Vérité ou de déni

Tariq Ramadan est libre et peut désormais se défendre. Un livre en librairie, des interventions dans la presse et des déclarations sur les réseaux sociaux, ainsi que le soutien de ses suiveurs inconditionnels, pourront peut-être lui rendre justice quant à son incapacité d’avoir pu s’exprimer librement au sujet des accusations de viols dont il fait l’objet.

Depuis le début des « affaires Ramadan », celles et ceux qu’on appelle les musulmans ont fait l’objet d’un énième procès miroir. Tariq Ramadan, sa double vie et les accusations de violences sexuelles ont été instrumentalisés afin de faire le procès en misogynie des musulmans, dans une France où l’islamophobie est le lot quotidien de millions de personnes. Il ne s’agit certainement pas de faire ici le procès de l’adultère, peu importe ce qu’on en pense, mais plutôt d’analyser les conséquences sociales et politiques de ces affaires et d’offrir des pistes de réflexion sur les leçons à en tirer.

Il est indéniable que Tariq Ramadan a beaucoup apporté à celles et ceux qui s’identifient comme musulmans. Ses écrits, ses conférences et ses apparitions médiatiques ont été utiles à bien des égards, et son influence sur les jeunes musulmans en quête de sens et d’identité ne peut être balayée d’un revers de main ou minimisée. Avoir su affirmer une appartenance religieuse et citoyenne dans des pays occidentaux déterminés à ne jamais reconnaître leur identité, non exclusivement blanche et chrétienne, fut un accomplissement qu’il faut saluer.

Des militants de la gauche laïcarde à l’extrême droite, en passant par la droite identitaire, tous ont maudit le personnage en raison de sa capacité à les défier sur leur propre terrain, celui des idées et des débats télévisés. Incapables de le contredire lors de ces débats, ils ont opté pour la diabolisation du personnage, l’accusant d’appartenir aux frères Musulmans, comme on a pu le voir avec Caroline Fourest, Eric Zemmour ou Philippe De Villiers. Que Tariq Ramadan soit réellement un frère musulman ou non nous importe peu, et si c’était vrai, il n’aurait enfreint aucune loi ni fait preuve d’un quelconque manque d’éthique.

Mais c’est ici que tout s’arrête. Beaucoup l’ont considéré comme maître à penser ou enseignant. Cela est compréhensible à bien des égards, au vu de sa contribution, mais le lien entre enseignant et élève est rompu lorsque le premier use et abuse de son ascendant psychologique pour profiter sexuellement du second. Que Tariq Ramadan soit un libertin assidu dans tous les clubs parisiens ou londoniens ne regarde que lui et sa famille, à commencer par son épouse. Mais que sa posture de prédicateur, de porteur de “l’éthique islamique” avec une assise sur un large public – la plupart étant des jeunes en quête de sens et d’identité, par conséquent vulnérables – lui serve à manipuler les plus fragiles et malléables est tout bonnement inexcusable et injustifiable !

Au fur et à mesure des multiples accusations d’agressions sexuelles, dont les détails sordides ont été rendus publics via les échanges par messagerie entre lui et ses victimes, Tariq Ramadan est passé d’obsédé sexuel à prédateur sexuel.

Les premières accusations pour viol ont eu un retentissement mondial et, dès son incarcération, l’affaire Ramadan est devenue un feuilleton où toutes celles et ceux qui l’ont côtoyé ont été traînés dans un bain de boue. L’humiliation publique du personnage pendant son enfermement a illustré combien le cas Ramadan a été un point de cristallisation de l’islamophobie ambiante en France, et l’occasion de se venger pour ses détracteurs. Beaucoup se sont saisis des “affaires Tariq Ramadan”, non pas pour aider les victimes ou sensibiliser le public sur les violences – sexuelles ou sexistes – faites aux femmes, mais pour se servir d’elles à des fins politiques. Démonstration en fut faite avec les réseaux Fourest, Valls et autres laïcards, qui n’ont pas manqué de surexposer les victimes et de nier la nature structurelle du sexisme, en en faisant un problème spécifique aux mâles musulmans.

Quant à la procédure judiciaire, les violations des droits de la défense ont presque été la norme. Le secret de l’instruction a été violé à plusieurs reprises, sans que rien ne soit fait pour mettre un terme aux fuites. Tariq Ramadan aurait pu être invité à remettre son passeport et ne pas quitter le pays, mais au lieu de cela, décision fut prise de l’enfermer avec un traitement des plus dégradants. Sa maladie chronique n’a pas beaucoup pesé non plus pour qu’un fauteuil roulant lui soit au moins accordé. Était-ce nécessaire? Absolument pas. Que les affaires Ramadan aient été instrumentalisées par ses adversaires politiques, qui en ont profité pour coordonner les attaques, cela ne fait aucun doute. Il faudrait être naïf pour penser le contraire. Cela l’exonère-t-il pour autant ? Non.

S’étant terré dans un déni total, il aura fallu attendre que l’intéressé finisse par reconnaître lui-même les faits avant que beaucoup se fassent à l’idée que le prédicateur, père de famille et homme engagé, ayant fait de “l’éthique islamique” son fonds de commerce, menait une double vie faite de prédations sexuelles. Tariq Ramadan a dû admettre ces relations, non pas en raison d’une crise de conscience, de regrets ou de honte envers son public, mais en raison de preuves accablantes : les innombrables messages explicites retrouvés sur son téléphone, dans sa messagerie électronique, ainsi que dans les téléphones des victimes.

Les multiples accusations de femmes, elles, n’ont rien pesé. Si tout un chacun pourra s’interroger, voire critiquer leurs arènes d’expression ou le timing  de leur communication, la vraie question à se poser est quelles arènes, quels moments, quels contextes auraient été « appropriés »? Et qu’en savons-nous de leurs tentatives d’alerter dans ces derniers, et du prix qu’elles en ont payé ?

Ce que nous savons, c’est que quel que soit le contexte qui a enfin permis d’exposer les abus de pouvoir et de confiance de Tariq Ramadan, elles n’en demeurent pas moins des victimes qui auraient dû être écoutées, entendues et protégées. L’absence d’espaces sécurisés pour que soient entendues ces accusations, et l’exceptionnalisme dans lequel versent les farouches défenseurs de Tariq Ramadan, n’ont fait qu’empirer les choses.

De victimes, elles sont devenues coupables de jeter l’opprobre sur une personnalité influente, considérée comme un leader intouchable, au-dessus de toute critique et de tout soupçon. Cette révérence aveugle, combinée à des relations clientélistes entre sa personne et les réseaux qui voyaient en lui un produit rentable capable de « remplir les salles », a empêché le traitement de ces révélations en amont. On ne peut reprocher à une victime de faire du bruit, lorsque tout le monde lui demande de se taire. Le silence de bien des organisations, à commencer par l’ex-UOIF, et autres acteurs associatifs qui étaient au courant des pratiques de Tariq Ramadan, les rend tout autant coupables d’avoir fait durer le calvaire des victimes et laissé le problème s’amplifier, au fil des ans. Si les victimes ont choisi de lancer l’alerte, c’est parce qu’il n’existait pas d’autres moyens de le faire. On ne choisit pas de devenir la cible d’un prédateur sexuel et d’affronter le torrent de boue déclenché par l’accusation.

D’autre part, attendre que des preuves matérielles émergent pour se faire une raison et accepter ce que des victimes de violences sexuelles dénoncent depuis des années prouve que la parole de l’accusé prime, surtout lorsqu’il s’agit d’un homme influent, et malheureusement, au vu des résistances à l’échelle d’un pays, primera toujours sur celle des victimes. Et peu importe la communauté concernée.

Ce problème de société en dit long sur la fracture de genre qui fait qu’une victime de violences sexuelles ou une jeune femme manipulée pour finir dans le lit d’une personnalité publique a toujours très peu de chances d’être prise au sérieux, peu importe la gravité des faits qu’elle dénonce. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que la plupart des viols ne soient pas dénoncés par les victimes, et que ces dernières se retrouvent à porter le poids de la culpabilité de leur propre malheur.

Cruelle ironie du sort, les mêmes qui ont défendu bec et ongles DSK, Roman Polanski, Gerald Darmanin ou Denis Baupin, se sont trouvés une fibre “féministe” pour défendre les victimes de Tariq Ramadan… Dans le cas de ce dernier, l’acharnement de ses défenseurs à discréditer les accusatrices, parce qu’un crime de lèse-majesté venait d’être commis, en dit long sur l’étendue de la culture du viol en France.

Est-ce que tout le réseau associatif concerné a protégé Tariq Ramadan? Les éléments remontant du terrain prouvent que non, mais l’omerta, les intérêts politiques et financiers, et le sentiment d’appartenance ou de solidarité mal placé, ont contribué à ce que bien des personnes se murent dans le silence, par crainte de se retrouver accusées de trahir “la communauté” ou “la cause”, ou tout simplement de perturber l’ordre des choses. Les rares personnes qui, malgré tout, ont osé s’exprimer, ont été rapidement disqualifiées sur la place publique, parce que “jalouses” ou “aigries”.

Pour celles et ceux qui en doutent encore, Tariq Ramadan n’est pas l’incarnation de “la communauté” ni de “la cause” défendue, peu importe sa noblesse. Certes, ce qu’il a pu apporter reste indéniable, mais il ne l’a jamais fait gratuitement. Contrairement à d’autres et à une idée encore par trop répandue, il ne s’est pas sacrifié pour les musulmans. M. Ramadan a saisi une belle opportunité qui s’offrait à lui pour sortir de l’anonymat, sur le dos de celles et ceux qu’on appelle “les musulmans”. Riche et multipropriétaire, menant un train de vie de jet-setteur, bénéficiant d’une aura de rockstar et s’engouffrant dans des portes qui se sont ouvertes, à travers le monde, aussi bien dans les plus grandes universités qu’auprès des puissants, les coûts liés à son engagement furent bien moindres que les gains et les profits qu’il aura engrangés.

L’adultère reconnu, la question éthique qu’il a portée pendant des années a vite disparu. En raison de cet engagement, injonction fut faite de lui pardonner, parce que “chacun peut fauter”. Certes, chacun peut fauter. Mais si Tariq Ramadan avait été une femme, aurait-on fait preuve d’indulgence? Au vu de notre histoire contemporaine, il est permis d’en douter.

Concernant les responsables religieux issus des communautés musulmanes et autres acteurs associatifs, les contradicteurs de Tariq Ramadan ne jouissent pas d’une assez grande visibilité pour être pris au sérieux ou entendus. D’autres ont tout bonnement craint les représailles. Mais si certains se sont précipités pour exiger qu’on lui pardonne sur la plateforme publique dont ils disposaient pour le faire, était-ce vraiment par solidarité entre hommes? Par solidarité entre Musulmans? Auquel cas, que dire aux victimes qui sont elles-mêmes de confession musulmanes? Faut-il lui pardonner parce qu’il est riche ? Parce qu’il est puissant ? Parce qu’il passe à la télé ? “Pour tout ce qu’il a fait pour la communauté”, comme le clament certains, bien qu’il ne l’ait jamais fait gratuitement ?

A vrai dire, ces questions sont presque secondaires. Les questions cruciales qui doivent être posées et qui exigent qu’on y réponde sont celles liées à l’enfer vécu par son épouse, ses enfants, mais aussi et surtout par les femmes dont il a détruit la vie.

Reprenant la parole publiquement, Tariq Ramadan n’a pas manqué de répéter tous les éléments de langage de la culture du viol : disqualification des victimes, minimisation, voire négation du non-consentement, négation de la position ascendante qu’il avait sur ses victimes, minimisation de la nature violente des rapports sexuels. Pour couronner le tout, à celles et ceux qui pourraient lui reprocher d’avoir trompé sa femme pendant des années et d’avoir rompu le contrat moral qu’il avait avec eux, Tariq Ramadan leur jette avec un incroyable aplomb : “Je suis un homme avec ses contradictions”.

Ses soutiens ne l’ont pas aidé non plus : solidarité instinctive et radicale avec l’accusé qui est “notre frère”, harcèlement des victimes, diffamation de ces dernières en avançant l’idée selon laquelle “si elles en sont arrivées là, c’est qu’elles l’ont bien cherché et que si elles étaient respectables, elles n’en seraient pas là”, théorie du complot et excuses en tous genres pour ne pas remettre en question le culte d’une idole. Accuser les victimes d’avoir fait le jeu des islamophobes est facile et lâche. Ceux qui ont fait le jeu des islamophobes sont plutôt ceux qui ont soutenu Tariq Ramadan dans ses dérives, et renforcé en lui le sentiment d’impunité l’ayant encouragé à continuer.

Cette communication violente a relégué les victimes au  rang d’objets, tout en envoyant un message clair à d’autres femmes susceptibles de l’accuser lui – ou d’autres – à leur tour : “Il vaut mieux vous taire que de tenter de vous faire justice”. D’ailleurs, Tariq Ramadan y contribue un peu plus, en parlant de ses affaires comme d’une épreuve divine, avec l’implicite idée que ces femmes sont le diable qui l’a tenté. S’être servi de Dieu pour tromper sa femme et en détruire d’autres ne semble pas être suffisant. Il faut aussi se servir de Dieu pour se  disculper. Après tout, Dieu est grand, et cela ne lui nuira pas de servir de caution dans ce genre d’affaires. Le narcissisme de Tariq Ramadan atteint son paroxysme lorsqu’il se compare à Alfred Dreyfus dans une tentative de se poser en martyr, quant à l’aveuglement de ses troupes, il frise le ridicule lorsqu’elles le comparent à Malcolm X.

Le fait que les instances de pouvoir, aussi bien au sein de communautés religieuses que du tissu associatif en général, soient tenues majoritairement, voire exclusivement, par des hommes, n’a pas été non plus d’une grande aide. C’est peut-être parce que ces hommes ont quelque chose à se reprocher, ou bien estiment que le non consentement est un non évènement, ou encore considèrent que la parole des victimes exacerbe un sentiment de fragilité.

Quant à la question éthique qui est centrale pour les communautés musulmanes, ce genre d’appels à l’indulgence face aux abus sexuels remet en question l’adhésion à ces mêmes normes. Si l’éthique, tant portée aux nues comme valeur centrale pour les croyants, ne mérite plus d’être citée ici, alors il ne faudra plus jamais la citer. L’intéressé a d’ailleurs balayé d’un revers de main la question éthique par la voix de son avocat qui avait déclaré que “Tariq Ramadan n’a rien commis d’illégal”. C’est un argument recevable dans un cadre strictement légal. Mais si Ramadan et ses défenseurs estiment que l’éthique n’a pas (ou plus sa place) dans cette affaire, puisque chacun fait ce qu’il veut de sa vie privée, Tariq Ramadan n’est donc en rien différent d’un prédicateur protestant comme Jimmy Swaggart* ou d’une personnalité hollywoodienne accusée de violences sexuelles. Si celles et ceux qui se définissent comme croyants se disent prêt à mettre au placard leurs normes morales et leur sens de l’éthique dans l’affaire Ramadan, ce sera un choix défendable, mais auquel cas, ils ne pourront plus évoquer ces valeurs.

Le volet social et politique de l’affaire Ramadan est tout autant source de questionnement. Les acteurs associatifs connaissent le parcours de Tariq Ramadan, et la manière dont son irrésistible ascension a été rendue possible en France. Ce papier n’a pas pour objectif de retracer ce parcours, mais de pointer les failles structurelles que l’affaire Ramadan révèle.

Comment expliquer qu’un bourgeois suisse d’origine égyptienne ait pu à ce point monopoliser la parole au sujet de tout ce qui touche de près ou de loin à celles et ceux qu’on appelle “les musulmans”, eux-mêmes Français d’origine maghrébine ou issus d’Afrique Subsaharienne, et de surcroît appartenant aux classes populaires?

Tariq Ramadan, “importé” en France par des réseaux associatifs lyonnais, aurait pu être un allié, un contributeur de poids dans les luttes pour l’émancipation de celles et ceux qui s’identifient comme musulmans. Mais sa relation avec ce public, qui était son cœur de cible prioritaire, est vite devenue une transaction dont il fut le premier bénéficiaire. Pendant plus de vingt-cinq ans, Tariq Ramadan fut présenté comme l’alpha et l’omega de la pensée musulmane française, alors que paradoxalement il n’était même pas issu des communautés musulmanes françaises. L’avoir laissé seul a été une faute politique majeure.

Aucune lutte pour l’émancipation ne peut être dominée par un seul homme, avec la complicité des organisations qui prétendent représenter les communautés concernées. La perte de potentiel et les risques de dérives sont beaucoup trop grands. Avoir accordé autant d’espace et d’influence à Tariq Ramadan, pendant aussi longtemps, a rendu dépendants celles et ceux qui s’identifient comme musulmans, mais aussi tributaires de ses limites, de ses failles et de sa propre faillite.

Cette influence fut telle que toute voix dissonante, voire contestataire, fut tue, marginalisée ou disqualifiée, pour le plus grand bénéfice de Tariq Ramadan et de ses réseaux et, hélas, au grand dam des communautés concernées.

La « règne » de Tariq Ramadan ne s’explique pas par le fait que les communautés musulmanes ont été incapables de former et de faire émerger des figures représentatives. Cela est contredit par le nombre de penseurs, d’universitaires, de chercheurs et de militant.e.s chevronné.e.s qui ont dû s’expatrier, rester dans l’anonymat par manque d’espaces, se cloîtrer dans leur sphère de compétence, et surtout ne pas insister pour se faire entendre dans un “système Ramadan” qui s’étendait de l’UOIF aux mosquées, en passant par les cercles gauchistes.

La gauche française, et à plus grande échelle, les mouvements dits progressistes, prisonniers de schémas coloniaux dépassés et incapables de voir la pluralité qui existe au sein des populations non blanches, ont lourdement contribué à faire de Tariq Ramadan leur « Monsieur Islam, musulmans arabes, banlieues », au point que le professeur de Philosophie genevois est devenu au fil des ans incontournable.

Tariq Ramadan a non seulement pêché par orgueil, mais aussi par suffisance. Comment peut-on prétendre avoir une autorité pour parler en tant qu’expert sur des sujets aussi variés et vastes que sont la philosophie, la théologie musulmane, l’islamophobie, la géopolitique, sans oublier la situation des quartiers populaires? Quelle légitimité avait-il pour prendre la parole sur ces thématiques ? Aucune.

Le système qui l’a hissé au sommet lui a permis de se diversifier, au point de ne plus laisser la place à plus légitime que lui sur des questions qu’il ne maîtrisait pas. Et quand bien même il les aurait parfaitement maîtrisées, un minimum de réflexion stratégique aurait dû le pousser à laisser la parole à d’autres que lui, pour que, par souci pour “sa communauté”, si quelque chose devait lui arriver, d’autres seraient là pour continuer le combat…  Mais il aurait fallu pour cela que M. Ramadan se soit engagé dans une lutte au service des autres, et non au service de sa propre personne.

Tariq Ramadan n’a jamais refusé l’hégémonie qui était la sienne, ne s’est jamais inquiété qu’aucune autre voix n’ait émergé durant son “règne”. Dans sa récente interview sur la radio France Maghreb 2, dont l’auteur de ces lignes est un chroniqueur régulier, il a tenu à rappeler qu’il n’était pas français, en occultant sa demande de naturalisation déposée auprès de l’administration française. A quelles fins? Lui seul le sait, mais on peut facilement imaginer pourquoi.

Si d’autres adhèrent à l’idée qu’en trois décennies, les millions de français s’identifiant comme musulmans, fréquentant les mosquées ou non, n’ont eu comme seule et unique option pour penser et agir politiquement qu’un entrepreneur – même pas issu de leur rang -, alors leur faillite est totale et la domination qu’ils dénoncent est  bel et bien “logique”. Est-ce la réalité? Non. Même les pires islamophobes savent que c’est faux et leur acharnement trahit une peur bleue de voir les populations racisées, à commencer par celles et ceux qu’on appelle “les musulmans”, sortir de la domination blanche et bourgeoise et s’émanciper de toute tutelle.

Dans ce même entretien, M. Ramadan a insisté sur le fait qu’il n’est pas le porte-parole des musulmans, ou en tout cas leur leader, comme pour se défausser de ses responsabilités. Il est vrai qu’il n’a jamais verbalement exprimé cette ambition, mais de facto, il ne l’a jamais niée non plus et s’est même imposé comme tel.

De professeur de philosophie à Genève, il est devenu l’orateur qui prend la parole sur tous les sujets touchant de près ou de loin à celles et ceux qu’on appelle “les musulmans”, et ce, depuis le milieu des années 90. Tariq Ramadan n’ignore pas que les populations musulmanes sont parmi les plus diversifiées au monde, et que les populations musulmanes françaises le sont tout autant. N’est-il jamais venu à l’esprit de M. Ramadan de laisser la parole à d’autres personnes, particulièrement les enfants de ce pays? Ne lui ai-t-il jamais venu à l’esprit qu’en monopolisant la parole sur tous ces sujets, il contribuait à invisibiliser des musulmans? Était-ce impossible de concevoir qu’en se rendant incontournable, ils les rendaient tributaires de ses limites, de ses choix, de ses fautes et de ses manquements? Qu’il est politiquement suicidaire de limiter une lutte à une seule personne?

Il est indéniable que sa course à l’hégémonie a été encouragée par la presse française, qui est incapable d’imaginer que celles et ceux qu’on appelle “les musulmans” ne forment pas un groupe monolithique et que l’avis de Tariq Ramadan est un avis parmi d’autres, mais qui, eux, sont mis en sourdine. M. Ramadan a sciemment fait le jeu de l’invisibilisation des populations musulmanes, en rendant impossible l’émergence de toute autre alternative ou même de discours complémentaire en France. Il suffit de s’entretenir avec celles et ceux qui l’ont côtoyé durant leurs études pour s’en rendre compte.

Signe de mépris pour son public, de tous les ténors du barreau suisse, Tariq Ramadan a choisi l’avocat suisse Marc Bronnant, un militant violemment islamophobe qui considère que l’islamophobie, à savoir la haine et les actes commis contre les personnes en raison de leur appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane – le premier public de Tariq Ramadan – « n’est pas un droit mais un devoir ». La réponse toute faite, selon laquelle la relation entre Marc Bronnant et Tariq Ramadan n’est « que » professionnelle est une pure fumisterie. Le barreau suisse n’a pas pour seul ténor Marc Bronnant, et l’avoir choisi pour avocat, c’est lui ouvrir un boulevard pour affirmer haut et fort : « Je ne suis pas raciste, j’ai défendu Tariq Ramadan ».

L’action politique requiert de la pluralité, et Tariq Ramadan a sciemment rendu cela impossible en s’imposant comme le seul capable de prendre la parole publiquement, tout en étant absent du terrain qui peinait à s’organiser. Toute personne au fait de ses responsabilités vis-à-vis de son public sait que sa première responsabilité, c’est d’assurer sa relève. Quand on se dit intellectuel engagé, il est humain de vouloir faire entendre ses propres idées, mais dans le cas d’une action éminemment politique, comme celle de la lutte pour l’égalité et pour l’émancipation de toute domination, Tariq Ramadan a été soit irresponsable, soit coupable de s’être rendu irremplaçable. Si le bien-être des musulmans faisait partie de ses priorités, il ne les aurait pas rendus dépendants de sa propre personne.

Cette posture est impardonnable. Quoi qu’il arrive, M. Ramadan pourra toujours continuer de mener sa vie de bourgeois international et « passer à autre chose ». Mais les victimes, elles, devront passer le restant de leurs jours à tenter de reconstruire ce qu’il a détruit en elles, et celles et ceux qu’il laisse derrière devront s’atteler à nettoyer derrière lui.

Il faudra des années pour mesurer les effets des affaires Ramadan et encore plus pour « réparer » les dégâts. Par son narcissisme, Tariq Ramadan entraîne dans sa chute la dignité de celles et ceux au nom desquels il a parlé. Sa chute sans « relève » (qu’il s’est assuré de ne pas laisser émerger) a provoqué un appel d’air dès le lendemain de la confirmation de son incarcération. Le risque immédiat, c’est de faire naître un sentiment de honte, d’incapacité et de défaitisme. En avoir fait une icône et, pire encore, une idole, c’est l’avoir encouragé à abuser de son propre public, au point que le « sauveur » est devenu le bourreau.

Tariq Ramadan, professeur de philosophie de son état, ne pouvait pas ne pas savoir que l’action politique, si elle se veut être durable, particulièrement lorsqu’elle est conduite par des groupes dominés dans une société stratifiée comme l’est la société française, ne peut se faire sans pluralité. Or, ce dernier a fait tout le contraire. Il a été aidé en cela par des organisations religieuses qui ont vu en lui un produit rentable, tandis que lui voyait en eux des partenaires viables sur le long terme.

Tariq Ramadan était et reste un homme d’affaires, avant d’être une personnalité religieuse, et il ne s’épargnera aucun effort pour « reconquérir » son marché. Pour citer un Imam de la région lyonnaise, la relation entre M. Ramadan et l’ex-UOIF était strictement commerciale. Ce dernier avait besoin de relais en France pour se faire un public et vendre ses livres. Ce fut le rôle de l’UOIF pendant leur Rassemblement Annuel des Musulmans de France, durant lequel il donnait ses conférences et écoulait ses livres. L’autre point soulevé par cet Imam, c’est que Tariq Ramadan a « abusé de ses propres élèves » et des autres femmes qui l’accusent, toutes ayant en commun des fragilités qu’il ne pouvait décemment ignorer. Usant de l’ascendant psychologique qu’il avait sur elles, des femmes qui se cherchaient religieusement ou bien qui développaient leur identité se sont retrouvées dans son lit avec des pratiques qui, au vu des témoignages rendus publics, révèlent un dangereux manipulateur doublé d’un prédateur sexuel, conscient de son influence et de sa force.

Pour le moment, l’après Ramadan s’annonce mal. Le vide entraîné par sa chute a provoqué un appel d’air, exacerbé par les prises de position du président Emmanuel Macron appelant à « organiser l’islam de France », en violation totale de la laïcité. Se sont engouffrés dans cet « appel d’offre » tacite, tous les entrepreneurs de ce qu’on appelle l’islam de France.

A peine l’incarcération de Tariq Ramadan fut-elle confirmée, que l’ancien directeur du CCIF, Marwan Muhammad, lança en fanfare sa consultation des musulmans de France. Mais les résultats se font toujours attendre. Hakim El Karoui a, de son côté, mis en oeuvre son propre projet, en espérant pouvoir compter sur les réseaux émiratis, tout comme la Mosquée de Paris ou le CFCM, lesquels, bien que moribonds et minés par les luttes entre les consulats algériens, marocains et Turques, n’ont cessé de faire des appels du pied à l’exécutif, afin d’être son interlocuteur principal.

Les leçons à tirer des affaires Ramadan ne semblent pas avoir été apprises. Le système qui a permis à Tariq Ramadan d’émerger et de régner sans partage, avec une totale impunité, n’a pas pour le moment été remis en cause. La course pour le remplacer entre des acteurs n’ayant ni son intelligence ni son talent offre un spectacle inquiétant.

Le système qui a profité à Tariq Ramadan a probablement aussi profité à d’autres, et le moment est venu de se regarder dans la glace et de se demander où résident les responsabilités, individuelles et collectives, ayant rendu cela possible.

Celles et ceux qu’on appelle “les musulmans” ont un chantier titanesque devant eux pour faire aboutir leur lutte vers l’équité. Développer des espaces sécurisés pour la libre circulation des idées, libérer la parole des communautés dans leur pluralité, laisser faire la sélection naturelle des idées les plus solides et des leaders les plus fiables, qu’ils soient hommes ou femmes, repenser la relation avec ces leaders, repenser les organisations et leur rôle, organiser la décentralisation de l’organisation communautaire, redéfinir le rôle des lieux de culte, changer de paradigme dans la relation avec les autres composantes de la société civile, éjecter toute ingérence politique, qu’elle provienne de l’État français ou de pays étrangers, et définir leur place, leur rôle individuel et collectif, sont autant de sujets brûlants que les affaires Ramadan ont remis sur la table.

L’avenir des communautés musulmanes, tout comme des communautés racisées dans leur ensemble, dépendra en premier lieu de leur capacité à penser et à agir par elles-mêmes, sans passer par une autre figure ou organisation centrale. L’unité ne veut pas dire l’hégémonie de l’un sur les autres. Tout centraliser, c’est tout risquer. Avoir une seule organisation représentative, c’est prendre le risque qu’elle échappe à tout contrôle et qu’elle domine ses ouailles pour ensuite se mettre au service d’un autre dominant.

L’autonomie intellectuelle, qui leur a tant manqué depuis des décennies, ne peut plus être repoussée aux calendes grecques. Faire émerger un autre Tariq Ramadan ne sera jamais une solution. Ce système pyramidale doit être détruit, afin que les communautés concernées dans leur pluralité puissent trouver les points de convergence pour une coordination de leur action, et non passere par une figure tutélaire auprès de laquelle chacun doit déléguer la réflexion. C’est cette décentralisation et la participation du plus grand nombre qui permettront de faire émerger des organisations fortes et des porte-parole légitimes.

Le schéma organisationnel actuel a prouvé sa faillite, au-delà des critiques historiques adressées aux organisations se disant représentatives de ce que l’on appelle l’Islam de France. Perpétuer la croyance en un exceptionnalisme musulman dessert toute personne qui y croit. Les communautés musulmanes sont en proie aux mêmes crispations, tensions et dominations que celles qui traversent les sociétés auxquelles elles appartiennent. Elles doivent trouver leurs propres réponses viables à ces problématiques.

L’affirmation identitaire du « Je suis donc j’existe » ne pourra faire l’économie de l’autonomie intellectuelle, de l’auto-organisation et d’une révolution dans les relations de pouvoir. Ceux et, espérons-le, celles qui dorénavant parleront au nom de celles et ceux qu’on appelle “les musulmans” devront tirer leur légitimité auprès d’eux.

Personne ne sauvera les musulmans à part eux-mêmes. Ni leurs institutions actuelles, qui ont prouvé leurs limites, ni les quelques individus qui se disputent la place de Tariq Ramadan ou celle d’interlocuteurs privilégiés de l’État, ne sont crédibles. Ils ne sont pas options viables sur le long terme.

La gauche est encore moins l’allié de ces communautés, et elle ne le sera que si elle tourne le dos à son propre paternalisme et son versant gauchiste de la suprématie blanche. Victime de ces mêmes schémas, la presse dite “de gauche”, qu’elle soit généraliste ou d’investigation, a elle aussi été incapable de considérer ces communautés comme composées de personnes qui sont leurs égales, capables de penser le monde. Jusqu’à présent, aucun média dit de “de gauche” n’a pu s’empêcher d’enfermer celles et ceux qu’on appelle “les musulmans”, comme toutes les autres communautés racisées, dans la posture de victimes. En d’autres termes, ces populations non blanches sont toujours les bienvenues pour témoigner de leur expérience de l’injustice, mais jamais de leur expertise pour lui faire face et la combattre.

Le temps que la justice des hommes, si elle existe, fasse son travail, Tariq Ramadan serait bien avisé de passer plus de temps à tenter de se faire soigner que de chercher à se faire réhabiliter.  Sa chute, et l’appel d’air qu’elle provoque, sont peut-être la meilleure chose qui pouvait arriver à son public depuis vingt-cinq ans. Sans la figure du gourou, auprès duquel on déléguait la réflexion et les modalités d’action, c’est tout le schéma organisationnel qui est à revoir.

Cela représente une opportunité unique pour mettre sur pied une organisation communautaire à la hauteur des enjeux, à l’heure où la société française subit de profondes mutations, sous l’ordre néolibéral qui ne laisse entrevoir que deux issues : la révolution ou le fascisme.

oumma.com