A chaque pilier de l’islam, Allah a assigné un objet. La kalimat shahada
vise la pureté du cœur, à le débarrasser de toute trace de shirk ou
d’associationnisme. Pour cela le prophète Muhammad (saw) disait dès les
premières heures de l’islam : « prononcer la kalimat shahada et vous
entrerez au paradis. »
La prière quant à elle vise la soumission entière du corps du fils d’Adam.
d’après Ibn Abbas selon lequel le Messager d’Allah (Bénédiction et salut
soient sur lui ) a dit: « L’ordre m’a été donné de me prosterner sur sept
os: le front- en désignant de la main le nez- les deux mains, les
genoux et les pointes des orteils. » An-Nawawi (Puisse Allah lui
accorder Sa miséricorde) dit : « Si on ne pose pas l’un de ces organes
sur le sol, la prière est caduque. »
La zakat vise la soumission des biens du fils d’Adam à la loi d’Allah. Ce
faisant, il purifie le patrimoine du croyant. « Accomplissez la prière et
acquittez-vous de l’impôt légal. »
Le jeûne vise la purification et l’émancipation de l’âme du fils d’Adam. Il
vise à marquer une rupture entre le corps et l’âme ou entre le nafs et le
ruh par l’affaiblissement du premier au profit du second. « En vérité,
Satan circule dans le corps du fils d’Adam comme circule le sang :
dès lors, amoindrissez son flot par la faim. » Par ce fait, le jeûne
recherche la pureté de l’âme afin de la libérer des inclinations, des
entraves et des suggestions pernicieuses des hommes et des djinns.
« Pour l’Imam Ghazali, c’est parce que l’homme donne la primauté
au corps au détriment de l’esprit, qu’il devient la proie des forces
diaboliques. Le bon équilibre consistera alors à ‘‘dompter’’ les
énergies corporelles par le jeûne afin que l’esprit retrouve la place
première qui doit être la sienne. » C’est au bout de cet exercice que le
croyant de cheminera sereinement vers son Seigneur, traversera les
différentes stations spirituelles dont l’une d’entre elle, est celle de la crainte
d’Allah « Ô vous qui avez cru ! Le jeûne vous a été prescrit comme il
l’a été à ceux qui vous ont précédés en la foi que vous atteigniez la
crainte d’Allah.»
La crainte est l’état d’une personne qui éprouve un sentiment de peur, de
recul ; appréhension. Autrement, c’est la disposition intellectuelle d’une
personne soumise à une pression d’un être dominant et manifestement
puissant. Cette crainte, à l’origine de l’éveil spirituel, apparaît tel l’influx
sensitif qui permet de mesurer la vitalité de toutes les œuvres d’adoration.
Elle est la substantifique moëlle qui vivifie la prière « bienheureux les
croyants qui craignent Allah dans leur salat ». Tout acte d’adoration
dépourvu de la crainte révérencielle d’Allah n’est pas exaucé.
L’âme dans la station de la crainte maintient le croyant en vie,
spirituellement parlant. Il le maintient dans un état de veille permanent
vis-à-vis de son Seigneur. C’est ce que l’on appelle la vie du cœur. Le
prophète Muhammad (saw) dit: « Sachez qu’il y a dans le corps un
morceau de chair qui, s’il est vertueux, rendra le corps entier
vertueux et s’il est corrompu, corrompra le corps tout entier. Ce
morceau de chair est le cœur. » Rapporté par Boukhari et Mouslim. La
vie du cœur est le Rappel de Dieu. Un cœur qui se rappelle Dieu est un
cœur vivant. Un cœur insouciant, par contre, est un cœur mort. Il dit
aussi -Exalté soit-Il : «Celui qui était mort et que nous avons revivifié
et lui avons donné une lumière…» (S 6, V 122). La crainte est une
faculté du cœur, une valeur spirituelle, qui distingue les gens les uns
par rapport aux autres sur l’échelle divine. «La crainte est là » disait
le Prophète Muhammad (saw), paix et salut sur lui, en désignant trois
fois sa poitrine avec sa main. C’est-à-dire que le cœur est le refuge de
la crainte d’Allah. La piété est la situation d’une personne qui a intériorisée
la crainte d’Allah, qui l’a enraciné au plus profond de lui-même, si bien
qu’il s’éloigne de ce qui est permis dans la loi de peur de tomber dans
l’interdit. Les Compagnons disaient : « Nous avions l’habitude de
laisser de côté soixante-dix choses qui étaient permises, de peur de
tomber dans ce qui était interdit. » La force de cette disposition génère
une lumière spirituelle qui chasse tout sentiment égocentrique et tous les
vices de l’âme du cœur. Ce faisant ce dernier est purifié. Le Maitre Abū
l-Husayn al-Nūrī contemporain de l’Imam Junayd affirmait : « La
première chose qui apparaît dans le cœur de celui dont Dieu veut le
bonheur, c’est une lumière. Cette lumière devient ensuite une clarté,
puis un rayon, puis une lune et puis enfin un soleil. Lors donc que la
lumière apparaît dans le cœur, le monde et tout ce qu’il contient
perdent toute valeur à ses yeux ; quand elle devient une lune,
l’homme renonce à l’Au-delà et à ce qu’il contient. Et quand elle
devient un soleil, il ne voit plus ni le monde ni ce qui est en lui, ni
l’Au-delà et ce qu’il contient : il ne connaît plus que son Seigneur.
Alors son corps est lumière, son cœur est lumière et lumière aussi
sa langue – « lumière sur lumière, Dieu dirige vers sa lumière qui Il
veut ! ». La transmutation de l’homme ordinaire en homme spirituel
complet se trouve ainsi achevé.
A ce stade, le croyant aura réveillé en lui le troisième œil, l’œil du cœur
(aynoul bassira) à l’aide duquel il peut entreprendre son cheminement
vers ses origines, le voyage vers son Seigneur.
Au regard de ce qui précède, l’on appréhende aisément la fonction du
jeûne. Il permet au croyant d’accéder au monde invisible de réaliser la
certitude spirituelle, le dévoilement des réalités spirituelles. Ce
dépassement spirituel interroge sur la nature de l’homme tel qu’entendu
par la philosophie. L’on pourrait affirmer, dans l’éternelle contradiction
entre Jean-Jacques Rousseau et Thomas Hobbes sur la nature réelle de
l’homme, que le Coran rejoint la thèse du philosophe Thomas Hobbes.
Pour rappel, Jean-Jacques Rousseau disait : « l’homme naît
naturellement bon. C’est la société qui le corrompt » Pour Thomas
Hobbes, au contraire, les Hommes sont mauvais par essence et ce
sont les règles en société qui les empêchent de s’entretuer – le
fameux «l’Homme est un loup pour l’Homme».
Allah, à la différence des deux philosophes qui ont abouti à leurs
conclusions par le sens de l’observation, en tant Créateur de l’espèce
humaine. « Et par l’âme et Celui qui l’a harmonieusement façonnée et
lui a alors inspiré son immoralité, de même que sa piété ! » affirme
que l’essence première qui prédomine en l’homme est l’injustice,
l’immoralité. « L’âme est certes inspiratrice du mal » (Sourate
Youssouf, Verset 53). « Nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux
montagnes la responsabilité. Ils ont refusé de la porter et en ont eu peur,
alors que l’homme s’en est chargé ; car il est très injuste [envers lui
même] et très ignorant. » (33 : 72) « L’homme est, certes, ingrat
envers son Seigneur. » Sourate 100, verset 6
L’injustice première est l’insouciance, l’oubli de ses origines, l’oubli du
pacte initial, l’oubli d’Allah, le législateur suprême. « Nous avons
destinés beaucoup de djinns et d’hommes pour l’Enfer. Ils ont des
cœurs mais ne comprennent pas. Ils ont des yeux mais ne voient
pas. Ils ont des oreilles mais n’entendent pas. «Ceux-là sont comme
les bestiaux, même plus égarés encore. Tels sont insouciants », (Coran 7 : 179) C’est cette insouciance, et cet oubli qui porte l’homme à
commettre le shirk ( l’associationnisme). C’est cette insouciance qui
l’amène à s’autoproclamer Allah ou l’égal d’Allah. L’insouciance d’Allah
est la porte ouverte à la culture de l’égoïsme et des vices du
comportement. Ibn Ata’ilah dit dans ses sagesses : « Enfouis ton
existence sous le sol d’une vie obscure ; le germe issu d’une graine
non enfouie ne parvient pas à produire des fruits. » Car une âme qui
connaît son Seigneur et qui l’adore comme cela se doit, est dans la loi et
demeure bon. La prédominance de l’injustice et son inclination naturel
vers le mal en l’homme fait qu’il naît mauvais. C’est la société, autrement
la religion qui le rend donc bon au travers des actes d’adoration à l’image
du jeûne. « Arrache-toi aux attributs de ta nature humaine
(bashariyyah), qui s’opposent à ta qualité de serviteur parfait
(ubûdiyyah), afin que tu puisses répondre à l’appel de Dieu Réalité et
être proche de Sa présence. » Ibn Ata’Ilah « Ne voyage pas d’un
monde créé à l’autre, car tu serais semblable à l’âne du moulin : il
Marche et rejoint le point d’où il est parti. Mais voyage, et quitte les
mondes créés pour Le monde du Créateur. « Certes, c’est auprès de
ton Seigneur qu’est le point d’arrivée » (Qur’an LIII, 43).
Le jeûne pour arriver à combattre l’injustice originelle entre autre
l’insouciance, doit être sincère et total. Celle-ci réside dans l’intention de
l’adoration d’Allah en premier lieu. Le jeûne est fait en vue de la quête de
la satisfaction d’Allah et de se rapprocher de lui. « Si la privation te fait
souffrir, c’est parce que tu ne vois pas Dieu en elle
– Le meilleur de tes instants est celui où tu es conscient de ton
besoin (de Dieu) et tu es ramené à la réalité de ton humble
condition. » Ibn Ata’ Ilah
La sincérité dans l’œuvre est l’énergie spirituelle qui fait la différence entre
les hommes à la tâche. Elle est celle qui laisse apparaître le talent,
l’ardeur, la force de l’implication, la volonté de réussir de l’homme. Ainsi,
l’exaucement du jeûne sera fonction de la force de la sincérité de l’homme.
Car l’insouciance se glisse à tous les niveaux des actes dévotion de
l’homme. Il ne s’agit pas seulement de se priver d’eau et de nourriture,
mais de faire le jeûne comme il se doit et de bien le faire. C’est cela qui a
amené l’Imam Ghazaly à considérer trois sortes de jeûnes.
1- Le jeûne du commun des musulmans
2- Le jeûne de l’élite des musulmans
3- Le jeûne de l’élite des élites.
L’ Imam Ghazaly affirme « Sache que le jeûne à trois degrés : Le
jeune général ou jeûne du commun (sawm al-umum), le jeûne
spécial ou jeûne de l’élite (saw al-khusus) et le jeûne spécial
réservé ou jeûne de l’élite de l’élite ( sawm khusus al-khusus)
Le jeûne du commun est caractérisé par l’abstention de se livrer
aux désirs du ventre (batn) et du sexe (farj).
Le jeûne de l’élite consiste en plus à préserver du péché l’ouïe, la
vue, la langue, les mains, les pieds, etc…
Le jeûne de l’élite de l’élite est en outre celui du cœur qui se
détourne des préoccupations mondaines et des pensées vaines
et qui fuit tout autre qu’ALLAH puissant et Majestueux.
La rupture de ce jeûne (celui de l’élite de l’élite) est réalisée par la
pensée qui porte sur un autre qu’Allah, ou sur autre chose que le
jour dernier. Il est rompu quand la pensée s’applique à ce bas
monde sauf si elle est déterminée par des mobiles religieux,
viatiques de la vie future, et non par des visées sur ce bas monde.
C’est pourquoi, les Maitres très versés dans la science des cœurs
enseignent que celui qui, pendant le temps du jeûne, se
préoccupe de ce avec quoi il rompra, se verra inscrire une faute,
car cette attitude est le signe du peu de confiance dans la faveur
d’Allah et la marque d’une certitude déficiente à l’égard d’Allah qui
a promis la subsistance. »
A la lecture de l’enseignement du maître, l’on se rend compte que le
but ultime de l’adoration à travers le jeûne est la rectitude de la pensée.
Elle doit être orientée permanemment sur Allah. De nuit et ð jour. La
présence d’Allah dans l’esprit de l’homme, sa présence permanente est
l’objet visé.
Pour y parvenir, le jeûne du mois de ramadan est un moyen. Mais il
n’est pas suffisant. Il faut alors continuer le jeûne en suivant la sunna
du Prophète Muhammad (saw). Afin qu’Allah demeure le souci unique
de l’esprit de l’homme. Si le croyant y parvient alors qu’il sache qu’il
est l’ami d’Allah et son cœur est le refuge d’Allah. Dans le hadith de
Hanzala, le prophète Muhammad (saw) dit : « Par Celui qui détient
mon âme dans Sa main, si vous saviez rester dans l’état où vous
vous trouvez chez moi et dans l’évocation continue d’Allah, les
Anges vous serreraient les mains sur vos lits et quand vous
marchez dans la rue. » n’est- ce pas qu’Allah a réalisé les paroles du
prophète Muhammad (SAW) dans ce mois de ramadan par la descente
des anges dans la nuit du destin pour saluer les musulmans pour avoir
maintenus leurs pensées et leurs actes dans l’évocation d’Allah et dans
le jeûne.
Auteur : Ustaz Fofana Inza