De « l’Utopie » à la « Praxis » : Le Coran comme caisse de résonance du « chaos » et de la nature humaine… ?

« Le chaos est un ordre qui n’aurait pas été encore déchiffré », Ennemy, film de Denis Villeneuve, 2014.

« Tous les grands événements de ce monde se produisent deux fois », Hegel.

« La première fois c’est une tragédie, la deuxième fois c’est une farce », Karl Marx.

« Une république qui se respecte devrait s’affoler à l’apparition d’un grand homme… », Cioran, Histoire et Utopie, éd. Folio essais.

« Vous allez finir par vous aimer les uns les autres, bordel de merde ! », Les inconnus.

Il est un principe physique de déperdition de l’énergie : du point A au point B l’impulsion initiale n’est souvent pas conservée (effets de frottement, résistance du conducteur) ; que ce soit le Koun Fayakoun (Fiat Lux) ou Big Bang jusqu’à la mort des étoiles, le courant électrique du transformateur jusqu’à l’appareil utilisé, l’athlète des starting-blocks jusqu’à la ligne d’arrivée, etc. Il en est de même de tout émetteur et de tout récepteur d’un discours ou d’un texte (Cf, Barthes sur la sémiologie). C’est un principe universel.

Revenons sur le terme Utopie que l’on retrouve notamment sous la plume de Thomas More qui l’avait utilisé comme une forme d’instrument de critique sociale et politique de la société réelle. Nous distinguerons ici les utopies pratiques telles que les phalanstères de Fourier, qui se voulaient un projet historiquement réalisable, des utopies théoriques qui sont restées dans des cartons ou entre quatre pages ; les idées mortes pour reprendre Malek Bennabi. Il est aussi à noter celles qui loin d’être inscrites dans un changement social, sont perçues comme réactionnaires : accusée d’être dans un passé mythifié ou de refuser l’Histoire.

Or, en effet, souvent l’on confond le message initial (Utopie) élaboré par un penseur ou transmis par un prophète avec la compréhension et l’interprétation qu’en font les utilisateurs (citoyens ou croyants), souvent à des siècles et des millénaires d’intervalles (Exemple, Paul qui a fondé le christianisme coupant avec le judéo-christianisme de Jésus, ou les prétendus Salafistes qui disent suivre ou incarner l’islam des origines).

Quant à la praxis, on la rencontre déjà avec Aristote, qui la distingue de la thôria (théorie). Pour Marx celle-ci constitue l’activité matérielle des hommes dans l’Histoire, en produisant leurs propres conditions d’existence et de transformation. (Cf , Marx et matérialisme historique).  Mais nous ne ferons pas le débat entre Aristote et Marx pour savoir qui des deux a raison en faisant ou non la distinction entre la théorie et la Praxis. Toutefois, il est à noter, et ironiquement d’ailleurs, que même Karl Marx ou Aristote qui jouissent d’une grande estime auprès des penseurs en sciences politiques et des hommes de pouvoir, sont sans cesse évoqués à leurs dépens et auraient bien été surpris de voir ce que leurs concepts et leurs théories philosophiques ont produit à travers les sociétés et l’Histoire.

Il en est de même de toute pensée religieuse, philosophique, politique, etc. ; au mieux cela se transforme en richesse de points de vues, de débats, de controverses, d’émulation, de réformes, de courants de pensée, et au pire, en une forme de rigidité dogmatique, de pensée unique, de propagande, à des fins de contrôle et de pouvoir (Clergé religieux ou profane, à l’instar de nos journalistes du JT et des économistes à la solde des Lobbys Financiers et Industriels). Et cela est observable à travers toutes les civilisations et les courants de pensées qui les constituent. Nous n’en ferons pas ici l’inventaire, mais il est intéressant de comprendre cette réalité. (Mohammed Arkoun, ABC de l’Islam, Pour sortir des clôtures dogmatiques, éd. Grancher)

Et il est à souligner un autre principe qu’avait constaté Ibn Khaldun dans ses Muqadimat(Prolégomènes), à savoir la répétition des causes et des effets, la naissance l’apogée et le déclin des civilisations, à l’instar du mythe de Sisyphe. (cf, Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence, éd. Flammarion). Or, le Coran dans ses rappels (Dikr) n’a de cesse de dénoncer via des exemples (Amtel) et des signes (Ayat) cette propension de l’Homme d’être toujours pris par la folie des grandeurs et d’oublier son obsolescence programmée (Pharaon comme paradigme du souverain se prenant pour une divinité). Et pourtant, à travers l’Histoire les scénarios restent grossièrement les mêmes (Pourvoir, guerres, intérêts), ne changent que les décors et les costumes. Pas pour rien que la série Game of Thrones entre autres, connaît un tel succès.

De plus, il n’est pas un spécialiste ou un néophyte qui à la lecture du Coran reste dérouté par son style alambiqué, ses répétitions, ses brusques changements de thèmes comme une sonate composée de plusieurs mouvements, livre où s’entremêlent chaos et complexité, à l’instar de l’impétuosité et de la versatilité de l’Homme. Chacun y puisant, aussi bien les islamophobes que les musulmans, comme dans une caisse à outils, la justification d’un Islam modéré pacifiste ou des Lumières, ou au contraire, l’appel à la guerre et au Qital (Combats), donnant cette impression de chaos et d’anarchie. (Rosdhy Alili, Qu’est-ce que l’islam ?, éd. La Découverte)

Ce n’est pas pour rien que le Coran n’a de cesse de scander, « Et vous vous êtes constitués en Hizb (différents courants, sectes), et chacun de vous garde jalousement ses écrits et dit détenir la Vérité ». Il suffit de voir les différents tenants du monothéisme et la vision messianique qui les animent (Au nom de la Bible ou du Coran).

On ne peut aussi faire l’économie du diable ou d’Iblis ou Satan, qui incarne dans le Coran l’ange déchu, non pas de Lumière comme dans la Bible mais de feu (origine des Djinns), et qui a refusé de se prosterner devant cette nouvelle création : le primo-humain, Adam. Le diable non pas comme l’incitateur au péché via « l’arbre de la Connaissance » (cf, la Bible), mais comme orgueilleux qui insuffle à l’Homme la désobéissance à Dieu. Car la science et le savoir en Islam, depuis ses fondements, est une exhortation Coranique à rechercher les Signes (Ayat) de Dieu à travers sa Création (Nature), d’où cet intérêt très tôt pour la géographie, l’astronomie, l’histoire, la philosophie, la médecine, etc.

A l’origine le Coran texte liturgique destiné à l’oralité et à la prière, il n’en demeure pas moins exceptionnel par son style, sa forme et sa prose. D’aucuns y voient par les changements de rythme et la répétition des thématiques comme un ensemble d’items qui par le questionnement et le raisonnement, jouant sur la certitude psychologique du croyant : répercussion mentale via des effets d’accélération, harcèlement et auto-exaspération du locuteur via les effets structurels ou répétitions et amplification, ou encore l’utilisation de procédés subliminaux (thèmes instillés subrepticement). (Cf, Dominique et Marie Thérèse Urvoy, L’action psychologique dans le Coran, éd. CERF).

Nous ne reviendrons pas sur les versets nourrissant les thèmes du concordisme, le créationnisme et « les miracles scientifiques du Coran » (Cf, Maurice Bucaille, Le Coran la Bible et la science, éd. Agora), ce qui explique aussi cet effet de bigoterie et de sclérose généralisée, cette pensée de suffisance satisfaite : comme « tout est dans le Coran » il n’y a plus d’effort intellectuel ou scientifique à faire, c’est la Vérité ! (Cf, Nidhal Ghessoum, Islam et Science, Réconcilier l’islam et la science moderne, L’esprit d’Averroès, éd Presse de la Renaissance ; Sous la dir. Abd-al-Haqq Guiderdoni, Sciences et religion en Islam, éd. Al Bouraq).

Feu Muhammad Asad avait raison d’expliquer dans son livre, L’islam à la croisée des cheminséd. Renaissance, que le Coran doit être appréhendé dans son ensemble, à une bonne distance afin de le contempler comme un tableau, et non pas à vouloir trop se rapprocher et focaliser sur tel ou tel détail et en perdre la compréhension globale. De la même façon, feu Jacques Berque expliquait qu’à bien y regarder le Coran forme des arcs concentriques, tel un miroir éclaté ou brisé, et dont le leitmotiv n’est autre que la notion de Tawhid ou d’Unicité de Dieu.

En effet, comme tout texte chacun peut y aller de ses interprétations, de ses présupposés idéologiques, pour soit parvenir à démontrer son hypothèse de départ soit la réfuter ; et chacun y va avec ses bagages et outils méthodologiques, à tel point qu’il est parfois cocasse d’entendre des chroniqueurs dans nos médias faire de l’exégèse du Coran, comme s’ils avaient une chaire en islamologie ou en théologie islamique ! L’enjeu idéologique est tellement fort, notamment en ces heures du « choc des civilisations », avatar de la Mission Civilisatrice que les néoconservateurs et autres messianiques de tous bords nous donnent le tempo et le credo du discours officiel sur la question de l’islam (ex, Bernard Lewis, Eric Zemmour), comme si un prédicateur islamiste nous expliquait que le christianisme pouvait être cristallisé ou se réduire autour de la geste d’Anders Breivik (massacrant des gens pour leur prétendu islamité) ou de W. Bush posant la main sur la Bible, promettant démocratie et déluge de bombes au nom de Jésus Christ. (Eric Laurent, Le monde secret de Bush, éd. Plon ; William Blum, L’Etat voyou et Les guerres scélérates aux éditions Parangon ; Marc-Antoine de Monclos, Guerres d’aujourd’hui, Les vérités qui dérangent, éd. tchou, ingérences).

Tout historien sérieux sait pertinemment que l’histoire du christianisme ou de la chrétienté, de même que le judaïsme ou tout autre courant religieux ou philosophique, ne peut se réduire à l’actualité du moment (ex, Reza Aslan, Le Zélote, éd. Folio). Il faut voir cela sur le temps long, et avoir conscience de la complexité des sociétés et des cultures à travers les siècles, en interaction les unes avec les autres dans un déroulement ou récit historique, sans parler des représentations et des idées reçues souvent véhiculées à des fins idéologiques ou d’unité (de l’Empire ou de la Nation). (Cf, Hugh Trevor-Roper, L’essor du monde chrétien, éd. Flammarion).

Si l’on saisi tous les textes historiques à notre disposition, et que l’on prenne de la hauteur comme un extraterrestre qui découvre cela avec curiosité, on est frappé par le cycle perpétuel et la propension qu’a l’Humanité de balancer entre la recherche de la figure providentielle _qui peut être incarnée par un homme (Roi, héros, Elu, Messie) ou par un système (Société traditionnelle, République, dictature, Etat socialiste ou capitaliste, etc.)_ et celle d’un peuple ayant toutes les capacités de gérer et de décider de son destin (Révolutions). (Jean-Christophe Attias, Esther Benbassa, Petite histoire du judaïsme, éd. Librio) Et cela a été effectif selon la portée du message : exemple, Moïse et les Tables de la Loi, Jésus et ses apôtres, Muhammad le Coran et sa mission prophétique, Les artisans de la Renaissance, Les philosophes des Lumières, les penseurs tels qu’Adam Smith ou Karl Marx, et que dire des matérialistes partisans du darwinisme et de l’eugénisme qui avaient élaboré « les preuves scientifiques de la hiérarchie des races » et donner les justifications « scientifiques » au nazisme, etc, etc. dont les impacts historiques, sociaux, politiques, culturels sont connus de tous. Pas pour rien que Karl Popper, Jürgen Habermas et bien d’autres ont expliqué le danger de faire de la science une forme de scientisme non pas fondée sur le doute de la recherche empirique mais figée sur une lecture dogmatique : ce qu’avaient fait les scientifiques adeptes du matérialisme. Le posthumanisme procède aussi de cette folie démiurgique : la science utilisée comme idéologie. (Jürgen Habermas, La technique et la science comme idéologie, éd. Gallimard.)

Bien entendu, souvent les faits et les mouvements historiques initiés par ces utopistes seront systématiquement confrontés à la réalité du déphasage entre la théorie et la praxis. Il suffit de voir comment les idées de Karl Marx ont été dévoyées pour aboutir à un système totalitaire (régime Soviétique, Goulags). (Jezan-Louis Van Regemorter, La Russie et l’ex-URSS au XXème siècle, éd. Armand Colin). Il en est de même des idées des philosophes des Lumières ou des penseurs de l’économie libérale classique pour faire le constat aujourd’hui.

De plus, si l’on voit l’évolution des premiers groupements humains, le modèle qui a toujours prévalu a toujours été pyramidal : à la tête soit le chef de tribu, soit le conseil des sages, les phylarques, le Clergé, la Noblesse, le parti unique, les députés, les sénateurs, les ministres et le président, et aujourd’hui la Troïka financière et les différents lobbys. Que ce soit à travers les récits du Coran ou de la Bible ou des Textes antérieurs, voire historiques, il existe toujours l’émergence d’un Roi se proclamant de l’investiture de Dieu, soit se réclamant ou considéré comme Dieu lui-même (ex, Pharaon, Haïlé Sélassié). Ou sinon le fameux surhomme nietzschéen qu’Hitler ou Ayn Rand ont utilisé à dessein de leur vision du monde. Pas besoin de focaliser sur les Illuminatis ou autres théories du complot !

Or, cette figure providentielle, à savoir l’avènement d’un prophète ou d’un Messie, d’un roi ou d’une reine éclairés (la tsarine Catherine II), d’un Empereur rêvant de grandeur (Napoléon), ou encore d’un héros-résistant (De Gaulle), toutes ces figures ont jalonné l’Histoire comme des étoiles plus ou moins lumineuses, à cause de leur part d’ombre.

Youssef Seddik a en partie raison d’expliquer que dès le début de l’islam les Califes ont donné l’idée qu’ils étaient porteurs de la parole de Dieu, alors qu’ils étaient des despotes absolus au sens de Montesquieu. En effet, Moïse ou Jésus ou Muhammad seraient étonnés de voir comment leur message aura été utilisé pour justifier l’injustifiable, notamment les guerres fratricides entre courants schismatiques et le dévoiement de l’esprit révolutionnaire original et originel. (Cf, Amine Ajar, Lettre ouverte aux prétendus « Djihadistes », in Oumma.com, 27/06/2017)

Feu Malek Chebel va encore plus loin dans son livre L’inconscient de l’islam où il revient aux racines du Califat pour montrer le détournement des concepts tels que « Guerre Sainte » (concept chrétien apparu lors des Croisades) exacerbée par la figure du kamikaze djihadiste, ou encore la violence symbolique de la relation mère-fils, la censure des livres, et l’immolation au nom d’une purification sacrée. Cela n’est pas sans rappeler une thèse un peu réductrice de Martine Gozlan dans l’un des ses livres, notamment Le sexe d’Allah, où tout ne serait réduit qu’à la question de la sexualité. Certes, elle permet d’expliquer pas mal de ressorts psychologiques, mais oublier la dimension historique de l’impérialisme et du colonialisme, de l’interventionnisme actuel, sans en questionner les conséquences sociales, économiques et politiques, ne serait pas objectivement et méthodologiquement sérieux. En somme, une réalité complexe qui loin d’être religieuse voire irrationnelle a des origines politiques profanes. (Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits, Sur « le retour du religieux » dans les conflits contemponrains du Moyen-Orient, éd. La Découverte ; Georges Corm, Histoire du Moyen-Orient, De l’Antiquité à nos jours, éd. La Découverte).

A ce propos l’émission sur Arte, Jésus et l’Islam, est éclairante sur la position du Coran en tant que caisse de résonance des querelles byzantines entre les différents courants chrétiens (Vincent Roche, Entre Rome et l’Islam, Les chrétientés d’Orient, 610-1054, éd. SEDES), s’inscrivant dans une tradition judéo-chrétienne (Antoine Schwartz, L’unité cachée, éd. François Bourin), et l’écho « qu’Il portera lors des guerres de successions des différents empires musulmans » (Hicham Djaït, La grande discorde, éd. Folio), et sur l’instrumentalisation des tensions qui existent aujourd’hui encore entre judaïsme, christianisme et islam, via la théorie mensongère du choc des civilisations.

Le Coran lui-même reconnaissant la diversité, les sectes, les courants de pensées, les peuples, comme une volonté divine, et que le libre arbitre qu’il aura institué n’est que le préalable à l’ordre anarchique mais malgré tout structuré des sociétés humaines, rivalisant les unes par rapport aux autres ; et comme le dit le Coran, chacun se jalousant de ce qu’il a reçu, mais qui aura le mieux agit sera le plus méritant (Je paraphrase). Comme un code génétique, que ce soit lors de la formation de l’embryon ou dès la création de l’Univers, tout était déjà là prédisposé à éclore.

Mais sans faire de déterminisme ou de verser dans le fatalisme que les orientalistes imputaient aux musulmans dans le Mektoub (décret divin ou destin), le Coran n’a pourtant de cesse de le rappeler, « Nulle contrainte en religion » et de rappeler le libre arbitre. Ou encore, « Et les anges de dire, _As-tu crée l’Homme afin qu’il fasse couler le sang ? Et Dieu de répondre, _ Je sais ce que vous ne savez point. » Toujours cette volonté de laisser à l’Homme une chance de se racheter ou de se réformer (Miséricorde divine).

Il serait amusant de voir comment en effet, des plus violents qui justifient leurs exactions terroristes au nom du martyr, peu connaissent cette réalité du courant « hédoniste de l’islam » à l’instar entre autres d’Abû Nuwâs ou des mystiques qui faisaient l’éloge du vin et des échansons dans leurs poèmes, apportant la justification théologique (Dalil) que Dieu promet au paradis dans le Coran des rivières de vins, des femmes à la beauté renversante, et des palais somptueux… Rappelons-nous que les premières tavernes sont apparues dans le monde musulman, de même que la guitare (Cf, Sigrid Hunke, Le soleil d’Allah brille sur l’Occident, éd. Albin Michel). Il n’y a qu’un pas pour avoir une lecture hédoniste du Coran, et revendiquer le goût des femmes, de la luxure, du plaisir (Cf, les excellents travaux et livres de feu Malek Chebel sur l’érotisme et la tradition de la galanterie en Islam).

Il y a certes des fulgurances dignes d’un Jean Jacques Rousseau dans le Coran… Mais il est certain que quel que soit le courant philosophique ou politique, la problématique reste la même : l’émancipation et le bien de l’Humanité. Et pourtant, les malentendus, la mauvaise foi, l’injustice, la violence, l’obscurantisme, l’intégrisme, l’ignorance, la haine, le racisme, l’oppression des uns et des autres, la cupidité, les intérêts, n’aura eu de cesse, dans des cycles incessants de conquêtes, de vengeances puériles, et d’instrumentalisation (propagande officielle). Chacun prévalant son action ou son génie à la façon d’un Chateaubriand (Le génie du christianisme), ou d’un Hegel (L’histoire universelle exclusive).

En réalité, l’histoire et la réalité des sociétés et des interpénétrations culturelles sont plus riches et plus complexes que le schéma binaire que l’on nous sert dans les médias ou les manuels scolaires (Cf, Jack Goody, Le vol de l’histoire, éd. Folio, essai.)

Je n’irais pas jusqu’à écrire comme le souligne Karl Polanyi (in, La Grande Transformation, éd. Gallimard), non pas le Grand Remplacement (un peu d’humour), « Robert Owen a été le premier à reconnaître que les Evangiles ignoraient la réalité de la société. C’est ce qu’il appelait « l’individualisation » de l’homme selon le christianisme… », cela serait une forme de révisionnisme, voire d’anachronisme. N’oublions pas que les autres formes de christianisme, notamment en Orient, fonctionnaient de la même façon que les groupes communautaires avec lesquels ils vivaient, ayant pour centre leurs Synagogues, leurs Eglises ou leurs Mosquées.

Nous pourrions objecter que le concept même d’humanisme revient sous les textes des philosophes musulmans où l’Homme a été institué sur terre en tant que vicaire de Dieu (Khalif Allah), et que ce n’est qu’après la transmission et la traduction des Textes judéo-arabes que l’on a pu saisir le sens profond de ce changement de paradigme. En somme une révolution Galiléenne et Copernicienne. (Amin Benmakhlouf, Pourquoi lire les philosophes arabes, L’héritage oublié, éd. Albin Michel)

Toutefois il est évident que l’individu au sens moderne et le citoyen sont le produit d’une histoire occidentale complexe, jusqu’à se départir du joug de l’Eglise et de l’aristocratie pour aboutir à nos sociétés sécularisées.

Enfin, comme je l’avais expliqué dans un précédent article (Amine Ajar, Sécularisation et démocratisation du monde musulman ou bonne (mauvaise) conscience occidentale ? in Oumma.com, 31/10/2017), ce qui ajoute au chaos et à la confusion dans le monde musulman c’est ce double discours de l’Occident qui se prévaut comme héritier des Lumières, de la sécularisation, de la laïcité, et qui agit dans sa politique internationale au Proche et au Moyen-Orient dans une lecture messianique voire biblique (ex, Jérusalem comme capitale d’Israël, ou encore, les différents présidents américains jurant au nom du Christ et sur la Bible, et les rabbins d’extrême droite de plus en plus influents à la Knesset et auprès de Netanyahu, sans parler de Mayer Habib député français et proche conseiller nous rappelant que la Bible est une vérité historique…).

En effet, le fait qu’il n’y ait pas de critiques et d’oppositions franches (sanctions effective de l’ONU ou Tribunal International) face à ce genre de lecture des conflits internationaux, à savoir le prétendu choc des civilisations et le retour du religieux (tout en s’alliant avec l’Arabie Saoudite et en instrumentalisant le prétendu salafisme ou djihadisme), laisse perplexe tous les citoyens du monde qui ont un minimum de sens critique. Personne n’est dupe que derrière cette mascarade se joue une guerre économique et énergétique (Pétrole, gaz, etc).

Chut ! Silence on tue, mais c’est pour avoir le litre d’essence à la pompe pas trop cher et faire tourner la machine énergivore capitaliste. Et lorsque l’un de mes collègues m’explique la bouche en cœur que c’est le prix à payer pour notre sécurité, je ne peux réprimer un sourire amer en pensant aux milliers de populations civiles bombardées ça et là, au nom de la lutte contre le terrorisme. En effet le ridicule ne tue pas, mais l’hypocrisie et l’indifférence oui.

Tout le jeu consisterait mais à une échelle planétaire, et non pas dans une perspective des « Droits de l’Homme de l’Homme Blanc », à repenser la question de la liberté entre l’équilibre fragile de l’intérêt de la collectivité et de la participation à la cité ou à la République, et celle de l’individu. Les dérives de l’individualisme dans une forme de consumérisme, d’hédonisme, pour aboutir à de l’égoïsme et à de l’indifférence pure, ne peuvent-être perçues comme le summum civilisationnel de l’Histoire de l’Humanité ou du progrès. (Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, éd. Mille et Une Nuits).

Victor Hugo n’a jamais été autant d’actualité avec son roman Les Misérables, de même que Charles Dickens avec Oliver Twist qui peignait la figure du pauvre souvent perçu comme génétiquement ou héréditairement suspect, voué aux pires malheurs et au bagne. Il serait temps pour reprendre le titre du livre de Franz Fanon, de réhabiliter la figure des Damnés de la terre, non pas dans une posture paternaliste et infantilisante, mais vue comme une conséquence de notre surexploitation des ressources naturelles et conséquence du réchauffement climatique, et de repenser la crise écologique et mondiale comme faisant partie d’un système global et unifié, où chacun est responsable des legs que l’on transmettra aux futurs générations. Ces discours de l’ennemi extérieur et intérieur sont des scénarios éculés mais hélas par un esprit de survie ou d’intérêt particulier, chacun tire la couverture de son côté et répète à l’envie ces litanies haineuses et racistes, pour cacher les passions tristes de son déclassement, de son ressentiment, et de sa frustration de sa condition humaine. (Cf, Amine Ajar, L’assignation communautaire et identitaire ou la fabrique de l’ennemi intérieur ?, In Oumma.com, 05/11/2017)

Hélas, nous sommes loin de ce hadith ou de cet adage biblique qui exhorte, « Aime ton prochain comme toi-même ».  Et le Coran a raison de rappeler : « Par le Temps, l’Homme va assurément à sa perte. Sauf ceux qui ont cru et ont œuvré dans le Bien, et se sont recommandé la Vérité (la Justice) et la persévérance (dans l’épreuve) ». (Traduction personnelle).

Enfin, espérons que cet article contribuera à une réflexion peut-être originale et une synthèse d’une vision du Coran comme caisse derésonance du “chaos” et de la nature humaine dans le déroulement historique, notamment le déphasage entre le message et l’esprit originel des différents prophètes Abraham, Moïse, Jésus, et notamment le prophète Muhammad (saws) et la trahison ou la corruption qu’en a fait l’usage du pouvoir. (Fatima Mernissi, Le harem politique, le prophète et les femmes, éd. Albin Michel ; Fatima Mernissi, Islam et démocratie, éd. Albin Michel ; Fatima Mernissi, La peur-modernité, Conflit Islam démocratie, éd. Albin Michel).

Si le débat reste vivace au sein de la « Oumma islamique » sur la représentativité du vrai islam _ce qui est comme nous l’avons vu à travers cet article un mythe_ et l’instrumentalisation des tensions entre chiites et sunnites, et la prétention qu’en ont les tenants du Wahhabisme Salafisme à coups de pétrodollars de s’instituer comme l’équivalent du Vatican en ses lieux saints, (Cf, Charles Saint-Prot, Islam, L’avenir de la Tradition entre révolution et occidentalisation, éd. Du Rocher) il est fort probable de s’inquiéter de la continuité de ces guerres et de ce chaos au Proche et Moyen-Orient, en Centrafrique, là où islam est synonyme de zones géographiques riches en matières premières.