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Hindou Oumarou Ibrahim, voix des communautés rurales d’Afrique dans la bataille mondiale pour le climat

Cette militante tchadienne de 35 ans, fille de pasteurs nomades peuls, lutte depuis vingt ans pour l’écologie et les droits des femmes, deux causes intimement liées.

« Quand les chefs traditionnels de ma communauté aperçoivent un avion dans le ciel, ils disent avec fierté : “C’est l’avion de Hindou !” » Hindou Oumarou Ibrahim savoure la reconnaissance des siens. Fini le temps où la militante écologiste suscitait critiques et réprobation pour avoir défié l’ordre social. S’engager dans la lutte pour les droits des femmes, en créant une association à 15 ans, en avait irrité plus d’un. L’organisation sociale chez les Peuls Mbororo, éleveurs nomades et marchands, limite encore trop souvent l’horizon des filles au mariage et à la maternité. Une assignation à laquelle elle a très vite voulu échapper.

« Gamine, j’avais été frappée par un triste spectacle à N’Djamena au cours duquel des filles peules d’à peine 12 ans, mais déjà divorcées et livrées à elles-mêmes, étaient exhibées. Elles dansaient dans des cérémonies officielles sous les regards lubriques d’hommes puissants et sous les quolibets de la foule. J’ai compris que ce destin aurait pu être le mien et que je devais défendre ces filles », raconte-t-elle lors de son passage à Paris. Ainsi naît l’Association des femmes peules et peuples autochtones du Tchad (Afpat), qui ne sera reconnue officiellement que dix ans après, les autorités tchadiennes se méfiant de toute forme de militantisme associatif peul.

Très vite, Hindou Oumarou Ibrahim lie la question des droits des femmes à celle de l’écologie car, autour d’elle, la nature se dégrade irrémédiablement. Le lac Tchad, jadis généreux pourvoyeur de ressources, se tarit à grande vitesse, provoquant migrations et conflits entre éleveurs et cultivateurs. « Les femmes sont en première ligne du changement climatique car la sécurité alimentaire repose sur elles. Elles travaillent aux champs et doivent parfois parcourir des kilomètres pour trouver de l’eau ou des plantes médicinales », explique-t-elle. Une charge domestique qui augmente quand les hommes, poussés par le manque de ressources, migrent sans l’assurance de revenir.

« Des discours déconnectés de notre réalité »

La jeune femme sillonne les campements et les villages pour sensibiliser à la gestion des ressources naturelles. Elle réunit, sous la houlette des chefs traditionnels, éleveurs et agriculteurs pour déminer les conflits liés à l’accès à la terre et à l’eau. Aux femmes, Hindou Oumarou Ibrahim apprend à générer des revenus. Certaines parviennent à gagner de quoi scolariser leurs fillettes, en transformant, par exemple, l’arachide en huile. Ce patient travail de terrain porte ses fruits. En 2005, Hindou Oumarou Ibrahim est conviée pour la première fois à une conférence mondiale sur le statut de la femme et le climat, à New York. Une immersion au cœur du pouvoir décisionnel qui s’avérera déroutante.

« Quand j’ai vu ces gens, en costume-cravate, courir dans tous les sens, j’ai pensé : “Comment des personnes, au mode de vie si différent du nôtre, peuvent-elles décider pour nous ? Nous n’appartenons pas au même monde !” ». Mais de quelle façon peser sur les décisions quand on est absent ou « invisibilisé » dans les rencontres cruciales ? La jeune femme se convainc qu’elle doit également investir les grand-messes climatiques, ces espaces où les Africains sont alors si peu nombreux, peu écoutés ou limités par la langue des négociations.

« Pendant les conférences, quand j’évoquais les problèmes de ma communauté, on me trouvait attendrissante, “mignonne”. Puis, il fallait revenir aux choses sérieuses, aux discours techniques complètement déconnectés de notre réalité. On nous exhortait, par exemple, à cesser de couper du bois afin de réduire les gaz à effet de serre. C’était insensé au vu de notre mode de vie ! », précise-t-elle.

Hindou Oumarou Ibrahim découvre le déséquilibre entre les pays riches, gros pollueurs, et les Etats pauvres fortement impactés par le changement, alors même qu’ils y contribuent si peu. Son pays, le Tchad, rejette 0,05 % des émissions de CO2 par habitant contre 16,5 pour les Etats-Unis. Mais, comme le reste du continent, il subit régulièrement sécheresses et inondations. La jeune femme expérimente ce décalage jusque dans les outils de mesure statistiques des institutions internationales : « Quand la Banque mondiale fixe à 1,90 dollar par jour le seuil de pauvreté, cela ne me parle pas. Dans ma communauté, on est pauvre si on n’a pas accès à la terre, à l’eau, si notre vache ne donne pas assez de lait. Vous pouvez avoir 20 dollars en poche mais, sans accès à ces ressources, vous êtes pauvre. »

La survie de sa culture peule

A son retour au Tchad, Hindou Oumarou Ibrahim décide de jouer les intermédiaires entre ces deux mondes. Il lui paraît indispensable que les communautés rurales ne soient plus perçues uniquement comme des victimes du changement climatique, mais aussi comme pourvoyeuses de solutions. En 2015, lors de la COP 21, elle remporte sa première grande victoire : la reconnaissance des droits des peuples autochtones. Grâce à un lobbying intense des représentants de ces communautés – 500 millions de personnes dans le monde –, l’accord de Paris intègre leurs savoirs traditionnels dans la lutte pour la préservation de la planète.

La Tchadienne au frêle gabarit semble en mission, portée par la conscience que, derrière l’urgence climatique, se joue la survie de sa culture peule. « Nous vivons en harmonie avec la nature depuis toujours. Si notre environnement disparaît, ce que nous sommes, notre identité et notre mode de vie disparaîtront avec », s’inquiète-t-elle. Sa détermination, elle la doit, dit-elle, à sa mère, une « révolutionnaire » qui a divorcé plusieurs fois, s’est installée en ville loin de sa communauté nomade pour y faire du commerce. Anticonformiste, elle a aussi imposé la scolarisation de ses filles contre l’avis de la famille.

« Notre instruction est devenue une question non négociable pour elle le jour où l’une de ses voisines, illettrée et analphabète, a avalé des ovules gynécologiques pour soigner un mal de ventre », se souvient-elle. Le primaire sera sa première école du militantisme à cause des moqueries dont elle fait l’objet à cause de ses origines nomades. Peu scolarisés et jugés arriérés, les Peuls sont relégués, encore aujourd’hui, de l’espace public. « Au Tchad, une expression dit que Dieu a créé les mouches avant les Peuls », s’indigne-t-elle. L’écolière se jure d’être la meilleure de sa classe pour éviter une nouvelle fois l’assignation. Sa brillante scolarité lui offrira des opportunités de travail à l’étranger. Mais elle refusera, s’estimant plus utile auprès de sa communauté.

Déterminée à faire bouger les lignes

Parmi ses réussites notables figure la création d’une cartographie participative en 3D qui répertorie en langues locales les méthodes ancestrales de préservation de l’écosystème. Les communautés rurales ont une fine connaissance de la nature et savent, par exemple, prédire les prochaines pluies à l’observation des insectes ou de la direction du vent. Un partenariat est d’ailleurs en cours entre certaines communautés et des météorologues tchadiens.

A 35 ans, dont vingt de militantisme, Hindou Oumarou Ibrahim veut croire que l’avenir de la lutte contre le changement climatique se trouve en Afrique. La jeunesse du continent ne bat pas, spectaculairement, le pavé comme dans les pays occidentaux ? Ce n’est pas de l’indifférence à l’égard de l’urgence climatique, juste une adaptation à leurs réalités veut-elle croire. « Nous sommes conscients de la gravité de la situation, mais nous sommes aussi réalistes. Dans beaucoup de nos pays, manifester ne fera pas bouger les dirigeants pour qui nous n’existons pas. Les jeunes Africains sont plutôt dans l’innovation pour trouver des solutions concrètes à des problèmes immédiats », précise-t-elle. Elle en veut pour preuve l’essor des start-up vertes spécialisées dans le recyclage, le solaire ou la recherche de nouveaux couloirs de transhumance.

Mais derrière ce discours volontariste, on sent poindre, parfois, une amertume teintée de colère. « Le monde a les moyens d’assurer la transition écologique en s’appuyant, à la fois, sur la technologie et les savoirs traditionnels. Qu’attendons-nous ? Les Etats ont-ils réellement le désir d’opérer un tournant radical dans leur mode de gestion et de production ? Les grandes entreprises sont-elles disposées à cesser de financer les énergies fossiles et les grandes banques, la déforestation ? » Hindou Oumarou Ibrahim se rendra au sommet exceptionnel sur le climat qui a lieu du 21 au 23 septembre à New York, plus que jamais déterminée à faire bouger les lignes.

Source : lemonde.fr