Origines de l’islam : plaidoyer pour une approche historico-critique

Il n’est rien qui ne concerne les origines de l’islam sans déclencher de vifs débats à la fois violents et passionnés. En dehors de faits et concepts utilisés sans vergogne ni scrupule de référencement et qui ont certainement besoin d’être placés dans leurs corrélations historiques pour être correctement compris, il s’y trouve aussi la dimension de la confrontation intra-musulmane – que les uns admettent et que les autres veulent absolument rejeter – dans une course frénétique à qui détient la vérité de l’islam le plus authentique.

Sans débattre de la compréhension des études historico-critiques dans lesquelles certains apologètes puisent – car celles-ci sont parfois manipulées sans le moindre égard pour leur rigueur scientifique – le contexte tourmenté qui voit apparaitre cette religion – assumé par les uns et dénié par les autres – est en effet le plus atteint de confusion dans l’ensemble des courants de vie et de pensée qui se réclament de l’islam aujourd’hui.

D’où, par exemple, le succès de l’épithète « salafi »[1] et de son corolaire «  ḫalaf » employé en mauvaise part pour désigner le « successeurs indignes », notamment incriminables de forfaiture à l’honneur de leurs ancêtres. Ces données, que l’on trouve aisément dans les corpus de la ğahiliyya ainsi que dans la lexicographie arabe naissante[2] ont été réemployées avec le même sémantisme dans le texte coranique. Mais c’est un usage plus séculier qui a fait leur succès à partir de hadiths et de ḫuṭab nabawiyya[3]. Le vocable de salaf ṣāliḥ a pris son envol dès l’époque médiévale avec des divergences exacerbées dans l’arène desquelles se sont affrontés les premiers courants de pensée musulmans[4], générant le ferment définitif qui allait faire de ce vocable l’étendard de l’authenticité, évidemment disputée par tous.

Devant l’évidence de certaines conclusions historiques, beaucoup de nos coreligionnaires personnalisent le débat en se livrant à des attaques ad hominem. D’autres se braquent et versent dans une moralisation binaire opposant « contrefaçons des historiens », qui déformeraient les faits, et « histoire musulmane », qui renfermerait forcément « LA » vérité. Les plus critiques acceptent le débat, repliés sur leur tradition pour y trouver des éléments de contradiction. D’autres, incapables d’argumenter préfèrent abonder dans le jugement moral, voire l’insulte. Toutes ces réactions sont symptomatiques d’une attitude de déni laquelle révèle les limites d’un certain discours musulman auquel s’oppose vigoureusement le présent plaidoyer à travers les lignes qui suivent.

Publicité

La méthode historico-critique ne vise pas à « déconstruire » l’islam« Islamophobe »[5], « christianophile » : les qualificatifs ne manquent pas, dans certains milieux musulmans, pour discréditer les travaux historico-critiques portant sur les origines de l’islam. Les historiens seraient d’haineux idéologues – non-musulmans de surcroît – animés de sombres desseins et déterminés à servir la cause du christianisme – et/ou de l’islamophobie – échafaudant des théories « idéologiques » et « partiales ».

S’il existe des chercheurs chrétiens, juifs, athées ou « islamophobes », la recherche scientifique, elle, est neutre par définition. Que tel historien soit chrétien, « islamophile » ou « islamophobe » n’enlève rien à la valeur de ses travaux. Libre à chacun de contester leurs hypothèses, leurs interprétations, leurs conclusions sur la base du jugement critique et des codes de la démarche historique.

S’il convient de ne pas essentialiser les travaux des historiens en amalgamant toutes les recherches et en laissant croire que tous les islamologues « démolissent » l’islam, l’attitude de déni ne peut être recevable sur le terrain de la recherche scientifique. Or, beaucoup de croyants ne voient, dans la remise en cause de la tradition musulmane, qu’un projet partisan.

La méthode historico-critique n’est pas partiale

La méthode historico-critique, régie par des principes scientifiques, consiste d’abord à ne rien négliger : dans sa phase expérimentale, elle réunit toutes les pièces du dossier historique (témoignages, pièces de monnaie, vestiges, etc.). Elles sont ensuite comparées les unes aux autres avant que l’historien n’engage une lecture critique de leur contenu selon leur contexte de production (moment d’écriture, lieu de production, etc.).

Publicité

Sur cette base, le chercheur formule des hypothèses dont la validité tiendra de sa disposition à englober le plus de correspondances possibles. L’accumulation d’indices concordants confortera alors la validation – ou l’invalidation – de telle ou telle hypothèse laquelle peut toujours, forte de découvertes ultérieures, être précisée, améliorée, corrigée voire possiblement dépassée.

Attention, par conséquent, à ne pas prendre l’effet pour la cause : l’historien ne peut décider à l’avance de ce que seront ses conclusions. Les faits et leurs analyses dictent les hypothèses et non l’inverse. C’est pourquoi, s’agissant des origines de l’islam, il y a lieu de désacraliser la « conclusion musulmane » afin d’en soumettre les fondements à l’analyse critique.

La méthode historico-critique est incompatible avec la « méthode historique islamique »

Il est impossible, dans une démarche scientifique, de concilier approche historique musulmane et approche historico-critique pour la simple raison que l’une et l’autre se situent dans deux champs référentiels distincts, pour ne pas dire opposés. Dans le cas de la méthode scientifique, aucun élément du dossier historique n’est écarté. L’absence d’élément peut même être significative dès lors qu’elle rend compte d’entreprises d’escamotage ou de manœuvres de dissimulation. Qu’un témoignage soit un texte mensonger ou d’auteur inconnu, il sera considéré pour ce qu’il vaut car un document donne toujours à voir quelque chose.

Une analyse critique rigoureuse d’un texte falsifié, d’un passage tronqué, voire d’un « silence » est de nature à renseigner l’historien. Or ceci est inconcevable dans le champ de la méthode islamique dans laquelle un témoignage rapporté par un auteur sans légitimité fera l’objet d’une critique morale et personnelle. C’est le cas de la critique islamique des chaînes de transmission de hadith, par exemple, où la recevabilité d’un témoignage dépendra de la légitimité du transmetteur. En opérant un tour d’horizon sur l’état actuel des recherches sur le hadith, on croisera fatalement des études faisant état d’un hiatus dans la transmission de certains d’entre eux. On se réfèrera notamment à celles de Juynboll Gautier[6] qui a œuvré pour un nouvelle méthodologie du recensement du hadith et de Jonathan Brown[7] qui met en lumière les causes historiques expliquant la sélection, par les sunnites des recueils de Buḫārī et Muslim aux dépens d’autres traditionalistes comme Daraqutni.

Publicité

Or, la méthodologie de recensement des hadiths de Buḫārī est limitée par le fait qu‘il se contentait de considérer un hadith recevable dès lors que les deux maillons de transmission avaient vécu la même époque sans s’assurer qu’ils se soient rencontrés (précaution préalable prise par Muslim). Par ailleurs, après lectures d’articles de Mohammed Hocine Benkheira, nombre de hadiths rapportés par Abu Hurayra seraient peut-être tirés de la tradition des isrā’īlliyyāt rapportée par le juif yéménite Ka‘b Aḫbār. D’où le scepticisme de nombre de musulmans face aux histoires « étranges » d’Abu Hurayra (connait-on celle du singe et de la guenon lapidés pour avoir copulé en public ?). Enfin, d’autres chercheurs ont mis le doigt sur une « mode » apparue après le 3ème siècle hégirien qui consistait à reprendre des hadiths portant sur le vécu de ‘Umar et d’Abû Bakr qu’on aurait attribués à Mu‘âwiya pour défendre sa réputation.

Une première conclusion est de considérer qu’il y a un travail de réforme considérable à conduire sur les hadiths car nombre d’entre eux que l’on considère comme authentiques, n’en sont pas. Dès lors, comment ne pas écarter les hadiths « ṣaḥīḥ » qui sont problématiques sans craindre le ridicule ? Comment considérer, par exemple, la méthode pour le moins grotesque d’un Karim al-Hanifi dont la sélection de hadiths s’apparente moins à un travail historico-critique qu’à des arguties douteuses consistant à pinailler sur de supposés « fautes de copiste » ?[8]

Toutes ces raisons imposent aux croyants engagés dans une démarche historico-critique de se départir de références que la tradition musulmane, fondée au 9ème-10ème siècle, a largement contribué à forger. Ceci, précisément, afin d’éviter la logique à rebours que, trop souvent, beaucoup d’entre eux opposent à ces recherches en raisonnant par reconstruction. Cette justification a posteriori les conduit à admettre d’abord une conclusion préétablie pour en faire accepter les causes et le raisonnement : comme il faut justifier la conclusion musulmane, une histoire plausible qui l’explique est ainsi inventée. Ce qui est totalement incongru en recherche historique.