Ramadan: observation visuelle de la nouvelle lune ou calculs astronomiques?

La réforme du calendrier musulman

Autant que l’on puisse en juger, le Coran n’impose pas la méthode d’observation. Il dit simplement ce qui suit :

« Le mois de Ramadan est celui au cours duquel le Coran a été révélé pour guider les hommes dans la bonne direction et leur permettre de distinguer la Vérité de l’erreur. Quiconque parmi vous aura pris connaissance de ce mois devra commencer le jeûne… » (Coran, al-Baqara, 2 : 185).

Le Prophète, pour sa part, dans le hadith qui sert de référence sur cette question, dit simplement à ses Compagnons de commencer le jeûne du mois de ramadan avec l’apparition de la nouvelle lune (au soir du 29è jour du mois de chaâbane) et d’arrêter le jeûne avec l’apparition de la nouvelle lune (du mois de chawwal, au soir du 29è jour du mois de ramadan). « Si le croissant n’est pas visible (à cause des nuages) comptez jusqu’à 30 jours. » Car, les Arabes savaient bien, à l’époque, que le mois avait une durée de 29 j ou 30 j, selon les cas.

Ce hadith impose-t-il la méthode d’observation visuelle de la nouvelle lune pour déterminer le début du mois de ramadan (et plus généralement le début de tous les mois lunaires), à l’exclusion de toute autre méthode (telle que le calcul astronomique) ?

Les arguments en faveur de cette thèse

Le consensus des oulémas s’est solidement forgé, pendant quatorze siècles, autour du postulat selon lequel il ne faut pas aller à l’encontre d’une indication du Prophète. Ils estiment qu’il est illicite de recourir au calcul pour déterminer le début des mois lunaires, du moment que le Prophète a indiqué la procédure d’observation visuelle.

Le ‘alem egyptien Muhammad Abduh, qui fut un des maîtres à penser du mouvement réformiste « Ennahda » (Renaissance) à la fin du 19è s. et occupa en fin de carrière le poste de Grand Mufti d’Egypte, s’est clairement exprimé sur cette question dans une fatwa (opinion juridique) de 1902.

Dans le cadre de l’exercice de ces dernières fonctions, il lui fut demandé, en effet, de dire si, sur le plan de la charia, il fallait obligatoirement utiliser la méthode d’observation de la nouvelle lune pour connaître le début des mois lunaires, ou bien s’il était possible d’utiliser le calcul. Il lui fut également demandé de préciser si la méthode d’observation était spécialement requise pour la détermination du début et de la fin du mois de ramadan, ou bien si elle devait s’appliquer à l’ensemble des mois de l’année.

Le Grand Mufti Abduh répondit que, basé sur la charia, il fallait utiliser la méthode d’observation de la nouvelle lune pour connaître le début des mois lunaires. On ne pouvait pas se baser sur le calcul pour ce faire. Il ajouta que la méthode de l’observation s’appliquait de manière générale à l’ensemble des mois de l’année, et non au début des mois de ramadan et de chawwal en particulier. Concernant l’utilisation du calendrier basé sur le calcul, il nota qu’il y avait des différences de points de vue sur la question parmi les oulémas de différents rites, mais qu’il ne fallait pas utiliser le calcul, parce que les règles de la religion sont basées sur ce qui est le plus facile à faire par les gens et à leur portée, dans quelque pays ou lieu qu’ils soient.

De nombreux oulémas ajoutent, pour conforter leur position sur cette question, que le calendrier basé sur le calcul décompte les jours du nouveau mois à partir de la conjonction, laquelle précède d’un jour ou deux l’observation visuelle de la nouvelle lune. S’il était utilisé, le calendrier basé sur le calcul ferait commencer et s’achever le mois de ramadan, et célébrer toutes les fêtes et occasions religieuses, en avance d’un jour ou deux par rapport aux dates qui découlent de l’application du hadith du Prophète, ce qui, à leur avis, ne serait pas acceptable du point de vue de la charia.

Cependant, ce dernier argument ne résiste pas à l’analyse. Comme il a été noté, le début des mois décrétés dans les pays musulmans diffère régulièrement d’un pays à l’autre (parfois avec un écart de deux à trois jours, sinon plus). En conséquence, l’argument de précision des mois basés sur l’observation de la nouvelle lune ne peut être retenu.

De plus, l’examen des actions des Etats et communautés musulmanes en matière d’observation mensuelle de la nouvelle lune pour déterminer le début des mois démontre qu’il n’existe pas une position unique sur cette question. Les Etats musulmans utilisent, en effet, les méthodes les plus diverses pour essayer de déterminer avec plus de précision le début des mois lunaires, dont certaines n’ont plus grand’chose à voir, en vérité, avec la méthode d’observation, mais relèvent essentiellement du calcul.

Ainsi, en Egypte, le nouveau mois débute après la conjonction, lorsque la nouvelle lune se couche 5 minutes au moins après le coucher du soleil.

En Indonésie, en Malaisie et à Brunei, il débute après la conjonction, lorsque l’âge de la nouvelle lune est supérieur à 8 h, l’altitude < 2° et l’élongation > 3 ° .

Il débute, en Turquie, après la conjonction, quand la nouvelle lune forme un angle de 8° au moins avec le soleil, à une altitude d’au moins 5 ° .

En Libye, sous l’ancien régime de Kaddhafi, le nouveau mois débutait si la conjonction se produisait avant l’aube (« fajr »), heure locale.

L’étude de cas spécifiques démontre, à son tour, l’existence d’un écart important entre les règles que les différents Etats et communautés islamiques affirment appliquer et leurs pratiques.

Les arguments des critiques de cette thèse

De fait, depuis le début du XXè s., quelques penseurs islamiques, ainsi qu’une poignée d’oulémas de renom, remettent en cause les arguments en faveur de la méthode d’observation de la nouvelle lune pour la détermination du début des mois lunaires.

A leur avis, le Prophète a simplement indiqué aux fidèles une procédure d’observation de la nouvelle lune, pour déterminer le début d’un nouveau mois. Les bédouins étant habitués à se baser sur la position des étoiles pour se guider dans leurs déplacements à travers le désert et pour connaître le début des mois, le Prophète n’avait fait que les conforter dans leurs pratiques ancestrales en leur signifiant que ce qu’ils avaient toujours fait pour connaître le début des mois continuerait de s’appliquer pour connaître le début et la fin du mois de ramadan.

1) L’observation du croissant n’était en elle-même qu’un simple moyen, et non pas une fin en soi, un acte d’adoration (‘ibada). C’est le jeûne du mois de ramadan qui constituait l’acte d’adoration, et non la méthode utilisée pour savoir quand le mois de ramadan commençait ou se terminait. Le hadith relatif à l’observation n’établissait donc pas une règle immuable. Il n’imposait pas la méthode d’observation visuelle de la nouvelle lune, à l’exclusion de toute autre méthode, pour connaître le début des mois lunaires. Autant que l’on puisse en juger, rien dans sa formulation n’interdit, sous quelque forme que ce soit, le recours à d’autres méthodes alternatives de détermination du début des mois lunaires, telles que le calendrier basé sur le calcul astronomique.

2) Il faut d’ailleurs souligner que le hadith, dès ses premiers mots, explique que les Arabes sont illettrés, ne sachant ni écrire ni compter, et qu’ils doivent donc commencer le jeûne du mois de ramadan à l’apparition de la nouvelle lune. Ce qui laisse entendre que si les Arabes avaient été lettrés à l’époque de la Révélation, s’ils avaient su écrire et compter, alors la situation aurait été toute autre… Quelle autre méthode aurait alors pu être utilisée pour connaître le début du mois de ramadan ?

3) Sur un autre plan, il faut noter que, d’après un consensus des juristes, le hadith du Prophète sur cette question ne préconise pas une observation visuelle de la nouvelle lune par chacun des fidèles, avant de commencer le jeûne du ramadan par exemple (ce qui relèverait du domaine de l’impossible), mais simplement l’acquisition de l’information que le mois a débuté, selon des sources fiables (telles que les chefs de la communauté, les autorités du pays, etc.).

Ainsi, depuis quelques années, des dizaines de pays et communautés musulmanes à travers le monde ont commencé à débuter le jeûne du mois de ramadan et à célébrer la fête de l’aïd el-fitr (correspondant au 1er chawwal) sur la base des annonces faites par les autorités saoudiennes.

Un tel développement conforte la thèse soutenue dès 1965 par Allal el Fassi, un ‘alem de l’université Qarawiyine de Fès et ministre marocain des affaires islamiques, dans le rapport sur « Le début des mois lunaires » qu’il a préparé à la demande du roi Hassan II.

D’après lui, dans le but d’unifier les dates des célébrations à caractère religieux à travers le monde musulman, il fallait procéder à un «  retour aux sources » . Ainsi, grâce aux technologies modernes de communication, la première observation d’une nouvelle lune où que ce soit sur Terre, confirmée par les autorités musulmanes compétentes du lieu d’observation, pourrait être très rapidement portée à la connaissance des autorités compétentes de tous les Etats et communautés musulmanes de la planète, à charge pour ces dernières de diffuser la nouvelle chacune dans son pays.

Cette suggestion d’Allal el Fassi non seulement remettait à plat les données de base de la problématique du calendrier musulman, mais elle ouvrait également de toutes autres perspectives dans l’analyse de cette question : il ne s’agissait plus de voir par soi-même la nouvelle lune, mais simplement d’apprendre de source fiable qu’elle avait été vue quelque part de par le monde. Les promoteurs modernistes de l’utilisation du calendrier basé sur le calcul utilisent une proposition similaire, se fondant sur la possibilité que la nouvelle lune puisse être vue « même à titre virtuel » quelque part sur Terre.

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