La dernière interview d’Hamed Bakayoko à Jeune Afrique (Première partie)

 

Le Premier ministre ivoirien, Hamed Bakayoko, est décédé ce mercredi 10 mars d’un cancer fulgurant. En septembre 2020, à la veille d’un scrutin présidentiel aussi crucial que tendu, il avait accordé un long entretien à « Jeune Afrique », que nous republions aujourd’hui.

Hamed Bakayoko, décédé à l’âge de 56 ans d’un cancer fulgurant en Allemagne, était l’une des pierres angulaires du système Ouattara. Nommé Premier ministre le 30 juillet, quelques semaines après le décès d’Amadou Gon Coulibaly, son prédécesseur et le candidat désigné du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) pour la présidentielle du 31 octobre, il avait conservé son poste – sensible – de ministre de la Défense. Il était aussi maire de la commune populaire d’Abobo et, alors qu’approchait le scrutin présidentiel, un maillon essentiel de la campagne d’Alassane Ouattara.

Dans un contexte particulièrement tendu, alors que s’était créé un front hétéroclite de l’opposition autour d’un « Tout sauf Ouattara » rappelant de sombres heures, « Hambak » nous avait reçu, dans son bureau de la primature, en cette fin septembre où la Côte d’Ivoire semblait sur le fil.

Il avait répondu à nos questions, en fidèle lieutenant de son chef, sûr de son camp, soucieux de remplir une mission particulièrement délicate. Nous republions aujourd’hui cet entretien exclusif.

Jeune Afrique : À quelques semaines de l’élection présidentielle, le climat politique s’est tendu, notamment depuis le 20 septembre et les appels à la désobéissance civile ou à manifester lancés par l’opposition. Êtes-vous inquiet ?

Hamed Bakayoko : Mon rôle n’est pas de m’inscrire dans une émotion quelconque mais de rassurer les Ivoiriens, d’organiser avec le gouvernement des élections transparentes et apaisées. C’est tout le sens des concertations que nous avons eues avec la classe politique, la jeunesse de Côte d’Ivoire et le patronat. Je suis confiant : nos compatriotes ne veulent plus de troubles et sont au travail.

Avec les nombreuses opportunités offertes aujourd’hui par le gouvernement, notamment au niveau du secteur agricole, des programmes emplois-jeunes et de l’autonomisation des femmes, les Ivoiriens sont concentrés sur l’amélioration de leur quotidien. C’est pour cela que les mots d’ordre que vous évoquez sont très peu suivis.

Le Conseil constitutionnel a validé les candidatures d’Alassane Ouattara, d’Henri Konan Bédié, de Pascal Affi N’Guessan et de Kouadio Konan Bertin, mais a rejeté celles de Laurent Gbagbo, de Guillaume Soro, d’Albert Mabri Toikeusse ou de Marcel Amon-Tanoh. Que répondez-vous à ceux qui dénoncent une décision politique ?

L’arrêt du Conseil constitutionnel est précis et longuement argumenté. Il n’a aucune dimension politique. Je n’ai vu que des arguments de droit. Il est temps que l’ensemble des acteurs s’inscrivent dans le respect de nos institutions, a fortiori quand la plupart d’entre eux ont occupé par le passé de hautes fonctions dans la République.

L’opposition critique la composition de la Commission électorale indépendante [CEI], du Conseil constitutionnel, et même le code électoral. Les conditions d’une élection libre et transparente vous semblent-t-elles réunies ?

Cette CEI est la plus équilibrée que la Côte d’Ivoire ait jamais eue. Sous Bédié, les élections étaient organisées par le ministère de l’Intérieur, qui était une émanation du président-candidat. Sous Gbagbo, les représentants du gouvernement et des institutions étaient majoritaires.

LE PRÉSIDENT A PRIS UNE DÉCISION DIFFICILE ET COURAGEUSE, DANS L’INTÉRÊT DU PAYS

C’est la première fois, dans l’histoire de la Côte d’Ivoire, que le pouvoir est minoritaire dans la commission électorale, avec une présence accrue de la société civile et des autres partis politiques. Et, si je puis me permettre, on ne gagne pas une élection à la commission électorale, sinon Gbagbo aurait été élu en 2010…

La décision d’Alassane Ouattara de briguer un troisième mandat, alors qu’il avait annoncé qu’il passerait le témoin à une nouvelle génération, a suscité la polémique. L’opposition exige même le retrait de sa candidature…

Le président a pris une décision difficile et courageuse, dans l’intérêt du pays. Entre la crise au Mali et les attaques terroristes menées ici ou là, la Côte d’Ivoire se trouve dans un environnement régional sensible. Sans compter le Covid-19, dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences économiques notamment.

Dans ce contexte, il fallait garantir la stabilité de la Côte d’Ivoire, pour que nous ne subissions pas un choc supplémentaire qui vienne annihiler les acquis de ces dernières années.

Vous-même, vous auriez pu estimer, comme d’autres cadres du RHDP, qu’il vous revenait de représenter cette formation après le décès d’Amadou Gon Coulibaly…

Être candidat à la présidence de la République n’est ni une décision qui s’improvise en quelques semaines ni le fait d’une ambition personnelle. Ce doit être un projet collectif, porté par une équipe et une famille politique.

Prenez l’exemple du RHDP : tous ceux qui l’ont quitté sous prétexte qu’ils n’ont pas été choisis pour briguer la magistrature suprême auraient pu, au nom de l’intérêt général, se réunir autour d’un candidat. Mais ils sont tous restés dans une démarche individuelle. Ce n’est pas mon cas. Je ne m’inscris pas dans un projet qui se résume à des ambitions personnelles, mais dans un projet qui va bien au-delà.

La population ivoirienne est très jeune, n’aspire-t-elle pas à voir une nouvelle génération diriger ce pays ?

Cette transition générationnelle est en marche : je suis un Premier ministre de 55 ans, beaucoup de ministres de mon gouvernement ont la trentaine ou la quarantaine – ce n’est pas anecdotique, bien au contraire. Il nous appartient de conduire les affaires de l’État en imprimant justement la marque et la vision des nouvelles générations….

A suivre…

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